Sauver les données scientifiques de la purge numérique de l’administration Trump
Peu après l’assermentation de Donald Trump, des milliers de pages web du gouvernement fédéral américain ont disparu. Heureusement, des chercheurs canadiens et américains avaient déjà archivé numériquement une bonne partie de ces sites. La Dre Angela Rasmussen n'en revient pas. Des milliers de pages des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) comportant des données inestimables sur la santé ont été retirées du web, à la demande de l’administration Trump. Cette virologue de l’Université de la Saskatchewan savait que la santé et la science seraient dans la mire de la nouvelle administration Trump. Je n’aurais jamais pensé qu’on serait aussi rapidement dans une situation aussi orwellienne. Lorsque cette chercheuse, d’origine américaine, a entendu d’un ami journaliste que les CDC retireraient sous peu des données scientifiques de son site, elle a contacté en urgence un ami bio-informaticien aux États-Unis. Les pages des sites web des départements fédéraux de la Santé, des Sciences, de l'Environnement et de l'Éducation ont été parmi les premières à disparaître après l'inauguration de Donald Trump. Photo : Associated Press / Wayne Partlow Avec moins d’une journée de préavis, les deux ont passé de longues heures à archiver le site. Ils sont ensuite entrés en contact avec Charles Gaba, un analyste de données sur la santé publique du Michigan, qui lui aussi avait commencé la même tâche, quelques jours plus tôt. Ils ont combiné leurs efforts pour archiver un maximum de pages et de bases de données, non seulement des CDC, mais aussi de l'Agence américaine des médicaments (FDA) et une partie du site de l'USAID, le programme qui a été sabré par Elon Musk et son « département de l'Efficience gouvernementale » (DOGE). Mardi, un juge fédéral américain a délivré une ordonnance temporaire obligeant les CDC et la FDA de rétablir toutes les informations publiques sur leurs sites web. Selon l'administration Trump, le retrait de ces pages n’est pas nécessairement définitif, et elle affirme que les informations peuvent être consultées par l'entremise de la machine Wayback de l'Internet Archive. D'ailleurs, s'il est possible de le faire, c’est grâce au travail exhaustif d’Internet Archive, un organisme à but non lucratif qui archive des sites web et qui rend accessibles au public des copies de ces sites. Le « Wayback Machine » d'Internet Archive permet aux internautes de comparer l'évolution des pages web de la Maison-Blanche lors de chaque nouvelle présidence. Photo : Internet Archive Depuis 2004, dans le cadre du projet de librairie démocratique, toutes les pages web des gouvernements fédéraux canadien et américain sont systématiquement archivées au début et à la fin de chaque mandat. Le matériel provenant des États-Unis est sauvegardé sur des serveurs en Colombie-Britannique, au Canada, et celui du Canada, sur des serveurs aux États-Unis. L'archivage se fait grâce à une étroite collaboration entre Canadiens et Américains, explique Brewster Kahle, le fondateur d’Internet Archive. Par exemple, il y a aussi des professeurs de l'Université de Guelph et de l’Université de Toronto qui travaillent avec l'Environmental Data Governance Initiative (EDGI) pour préserver les données sur les changements climatiques de l'Agence de protection de l’environnement des États-Unis, rapporte CBC News (Nouvelle fenêtre). Pour Brewster Kahle, il est primordial de sauvegarder le maximum de documents, même s’ils semblent peu importants. Les informations contenues sur les sites web gouvernementaux relèvent du domaine public et doivent être accessibles à tous, rappelle Brewster Kahle. Cette information appartient aux Américains. Personne n’a le droit de la censurer ou de la retenir. Brewster Kahle a cofondé Internet Archive en 1996. Photo : getty images for unfinished live / Roy Rochlin La disparition des données inquiète particulièrement la Dre Rasmussen, qui est virologue. Par exemple, les données sur la propagation de la grippe aviaire aux États-Unis sont particulièrement importantes en ce moment pour le monde entier. Angie Rasmussen, virologue au Centre international de recherche sur les vaccins et les maladies infectieuses (VIDO) de l'Université de Saskatchewan, à Saskatoon, a étudié les origines de la pandémie de COVID-19 avec une équipe internationale de scientifiques. Photo : Radio-Canada / Chanss Lagaden Et pourtant, le rapport hebdomadaire sur la mortalité n’a pas été publié comme prévu le 15 janvier. De plus, avec la nomination de Robert F. Kennedy Jr. à la tête de la santé, qui tient depuis des années des propos antivaccins, la Dre Rasmussen craint que les informations qui seront accessibles soient davantage politiques que scientifiques. Déjà, les recommandations du comité sur l’immunisation ont disparu du site web des CDC. Charles Gaba craint que certaines bases de données ne soient plus mises à jour. Et, même si des données sont publiées, il se demande si elles seront valides. Le retrait de milliers de pages web des sites gouvernementaux survient après une directive de l’administration Trump d’éliminer toute mention de diversité, d’inclusion ou d'équité. Toute page avec la mention de mots provenant d’une liste préétablie doit être retirée. Ils effacent tout ce qui inclut ces mots, même sans contexte et sans discrimination. Ça touche tout le monde qui n’est pas un homme blanc hétérosexuel et chrétien. Ainsi, des pages sur la prévention des maladies chroniques, des lignes directrices pour le traitement de maladies sexuellement transmissibles, sur les signes avant-coureurs de la maladie d'Alzheimer, sur une formation pour prévenir les surdoses et sur des recommandations sur les vaccins destinés aux femmes enceintes, ont été supprimées. Le retrait comprend aussi des pages sur la violence faite aux femmes et aux personnes LGBTQ+, et sur la dépression post-partum. La Dre Ramussen est estomaquée. Pour elle, la diversité, l’équité, l’inclusion sont des valeurs au cœur de la santé publique. Charles Gaba ne mâche pas ses mots : en procédant de la sorte, l’administration Trump procède à des autodafés comme l’avait fait le régime nazi dans les années 1930. Cette fois, Pour Brewster Kahle, il s’agit d’un moment de prise de conscience. Cette tendance à vouloir effacer le passé numérique se produit partout dans le monde, affirme-t-il. Il dit aussi craindre la perte de plus en plus d’archives lors de catastrophes naturelles, dont le risque est multiplié par les changements climatiques. Pour la Dre Rasmussen, archiver toute cette information est sa façon de s’opposer aux décisions de l’administration Trump. Je lui ai demandé s’il pouvait cloner tout le site. Il pensait que je faisais des blagues. Mais j’étais très sérieuse.

Je suis fâché. J’aurais dû commencer le travail plus tôt. J’avais réalisé dès le soir de l’élection qu’il y avait un risque qu’on efface des sites gouvernementaux. Dans l’urgence, on a peut-être manqué certaines choses
, dit Charles Gaba.
On ne sait jamais quand et pourquoi on en aura besoin.

Une crise en santé et en science
Je n'exagère pas quand je dis que ça sera destructeur pour la santé publique.
S’il y a une pandémie de H5N1, on pourrait prévenir des millions de morts.

C’est la première fois en 80 ans que ça arrive
, dit Charles Gaba.Ils ont semé un doute. Je n’ai plus confiance.
Des autodafés numériques
On a retiré les données sur le VIH et la variole simienne parce que ça touche principalement des personnes marginalisées, des femmes, des personnes de la communauté LGBTQ+ et les personnes racisées. Ça place ces personnes dans une situation encore plus vulnérable.
ce sont des autodafés numériques
.Ils effacent ces informations parce qu’ils veulent prendre des décisions en fonction de leurs politiques, plutôt qu’en fonction des données probantes
, déplore-t-il.Ce sont dans des moments comme ça que les bibliothèques souffrent. Des livres sont bannis, les subventions pour les bibliothèques et archives sont réduites, on criminalise le travail des bibliothécaires.
C’est ma façon de résister au fascisme.
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