« Nous sommes les canaris dans la mine »
Le président Donald Trump a multiplié les décrets visant la communauté LGBTQ+, et particulièrement les personnes transgenres. Ces dernières doivent de nouveau se battre pour des droits qui semblaient acquis.
À partir d'aujourd'hui, la politique officielle du gouvernement des États-Unis sera qu'il n'y a que deux genres, l'homme et la femme.
Donald Trump a tout de suite donné le ton : dès son premier jour dans le bureau ovale, l’élu républicain a passé un décret indiquant que son gouvernement ne reconnaîtra que le sexe biologique
.
Ce ne serait que la première d’une série de décisions exécutives du même acabit. Dans les jours suivants, le président américain a rapidement mis fin aux critères identitaires dans l’embauche gouvernementale et aboli tous les programmes fédéraux d’équité, de diversité et d’inclusion.
Fin janvier, Donald Trump a signé un autre décret dans lequel il indiquait que l’adoption d’une identité de genre qui ne correspond pas au sexe d’un individu entre en conflit avec l’engagement fait par un soldat de mener une vie honorable, honnête et disciplinée, même dans sa vie personnelle.
Dans la foulée, une note du département de la Défense transmise le 26 février a indiqué que des procédures seraient mises en place d'ici 30 jours pour identifier les militaires transgenres et les exclure des forces armées américaines.
En plus d’interdire les personnes transgenres dans les sports féminins, Donald Trump a restreint l’accès aux soins d’affirmation de genre pour les personnes âgées de moins de 19 ans afin de protéger les enfants de la mutilation chimique et chirurgicale
.
Les effets de ces décrets se sont vite fait sentir. Du jour au lendemain, plusieurs hôpitaux ont cessé d’offrir des soins d’affirmation de genre, comme les bloqueurs de puberté, les hormones ainsi que les chirurgies. Au moins une prisonnière transgenre a été transférée dans une prison pour hommes alors que plusieurs autres se sont adressées à un tribunal afin de faire bloquer leur propre transfert.
Le département d’État a quant à lui annoncé qu’il cesserait de délivrer des passeports comprenant une mention de genre X
et que les documents officiels reflèteraient fidèlement le sexe assigné à la naissance
.
L’actrice Hunter Schafer, qui a été révélée dans la série culte Euphoria et s’identifie comme femme depuis l’adolescence, a publiquement dénoncé avoir reçu un nouveau passeport avec une mention de sexe masculin. Ça ne change rien à ma personne ou à ma transidentité. Par contre, ça rend ma vie un peu plus difficile
, a-t-elle dit dans une vidéo publiée sur TikTok le 22 février.
Les récents développements ont choqué la journaliste américaine Erin Reed, même si elle couvre les questions transgenres depuis des années. Cela fait cinq ans que je vois des signes avant-coureurs [de ce recul des droits]. J’espérais quand même qu’on ne se rende pas là. Je ne m’attendais pas à ça.
Le grand effacement
Fin janvier, le Office of Personnel Management (Bureau de la gestion du personnel) a donné deux jours aux agences fédérales pour retirer tous les médias externes comme les sites web, ou encore les comptes de réseaux sociaux
qui font la promotion de l’idéologie du genre
.
Des milliers de pages ont subitement disparu d’une douzaine de sites gouvernementaux, dont toute l’information concernant le VIH sur le site des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) ainsi que celle concernant les crimes haineux envers les personnes LGBTQ+ sur le site du département de la Justice.
Plusieurs pages ont depuis été remises en ligne, mais certaines ont été modifiées. Sur le site du CDC, un onglet abordant les disparités sur le plan de la santé chez les jeunes des communautés LGBTQ+ a été retiré, puis remis en ligne. Mais cette fois, on y aborde plutôt les disparités en santé chez les jeunes des communautés LGBQ.

Une capture d'écran tirée du site web Archive, qui montre la page telle qu'elle apparaissait le 20 décembre 2024.
Photo : Capture d'écran

Capture d'écran de la page du site web du CDC telle qu'elle apparaissait le 26 février 2025.
Photo : Capture d'écran
En haut de la page, un bandeau a été ajouté, dans lequel on peut notamment lire que toute information sur cette page faisant la promotion de l’idéologie de genre est extrêmement inexacte et déconnectée de la réalité biologique immuable qu’il n’y a que deux sexes, homme et femme.
Trump est dans un déni complet de la possibilité même de l’existence des personnes trans. Pour lui, ça n’existe pas
, constate la sociologue retraitée Line Chamberland, qui a notamment étudié l'exclusion sociale des personnes en raison de leur sexualité et de leur non-conformité de genre.
Parmi toutes ces refontes, une a particulièrement marqué les esprits : celle du site web du Monument national de Stonewall.

Une foule résiste à l'intervention de la police au club Stonewall Inn, le 28 juin 1969.
Photo : ny daily news via getty images / New York Daily News Archive
Une histoire réécrite
Le 28 juin 1969, une descente policière a eu lieu au Stonewall Inn, lieu de rassemblement de la communauté gaie new-yorkaise de l’époque. Ce n’était pas la première fois que les forces de l’ordre débarquaient dans le bar, mais cette nuit-là, les choses se sont envenimées.
Voitures renversées, briques lancées, arrestations, grabuge : les émeutes de Stonewall ont duré quatre jours. Stonewall, ce n’était pas le début du mouvement, mais ça a été un catalyseur, ça c’est sûr
, note la sociologue Line Chamberland.
Commémoré dès l’année suivante, l’événement est devenu au fil du temps le symbole des luttes pour les droits des personnes LGBTQ+. Le site des émeutes a même été classé Monument national pendant la présidence de Barack Obama en 2016.
Pourtant, depuis la mi-février, le site web du Monument national de Stonewall raconte une tout autre histoire. Toute mention des termes transgenre
et queer
a été retirée : on parle désormais de Stonewall comme un point tournant dans la quête des droits civils de la communauté LGB
.

Une capture d'écran tirée du site web Archive montrant le site web du Monument national de Stonewall tel qu'il apparaissait le 13 février 2025.
Photo : Capture d'écran

Une capture d'écran du site web du Monument national de Stonewall tel qu'il apparaissait le 26 février 2025.
Photo : Capture d'écran
On voit bien que ce gouvernement est engagé dans un révisionnisme antitrans terrible. C’est effacer l’histoire, c’est réviser, c’est réécrire, c’est effacer symboliquement et institutionnellement
, affirme Martin Blais, professeur au Département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal et titulaire de la Chaire de recherche sur la diversité sexuelle et la pluralité des genres.
Denise Norris, une militante transgenre américaine de 63 ans, est encore plus directe : pour elle, il s’agit carrément d’un génocide digital
.
Par courriel, le Service des parcs nationaux a indiqué qu'il se conformait à un décret (Nouvelle fenêtre) de Donald Trump ainsi qu'à une directive (Nouvelle fenêtre)du secrétaire de l'Intérieur.
Cet effacement historique s’est fait de manière si rapide que certaines parties du site comportent des phrases qui n’ont plus de sens. Une image montrant la militante transgenre Sylvia Rivera, qui a participé aux émeutes de Stonewall, indiquait que cette dernière s’était battue pour les « gay and transgender rights » (les droits des gais et des personnes transgenres); aujourd’hui, on peut lire qu’elle s’est battue pour « gay and rights », (les gais et les droits).

Le bas de vignette accompagnant cette image de la militante transgenre Sylvia Rivera, telle qu'elle apparaissait sur le site du Monument national de Stonewall, le 26 février.
Photo : Capture d'écran
Non seulement ces purges ont été faites de manière précipitée et boiteuse, mais l’histoire de Stonewall est indissociable de celle des personnes transgenres
, souligne Erin Reed.
Cette réécriture historique a d'ailleurs suscité l’ire de la communauté. Samedi dernier, quelques centaines de personnes s’étaient rassemblées pour la deuxième fois en autant de semaines devant la façade en briques rouges du Stonewall Inn, à New York.
Sous le soleil clair de février, la militante Denise Norris est montée sur un podium devant l’assemblée réunie sur le lieu des émeutes. Une tuque multicolore coiffant ses cheveux rouge feu, elle s’est adressée à une foule dans laquelle plusieurs personnes portaient, comme elle, un chandail noir sur lequel on pouvait lire The Transexual Menace en lettres dégoulinantes.
Il était capital pour elle d'être visible et elle voulait que la colère soit entendue sur la place publique. Ils [l’administration Trump] nous ont ciblés parce qu’ils pensaient qu’on serait les plus vulnérables et qu’on se laisserait faire. Mais ça n’arrivera pas
, a-t-elle dit par visioconférence, quelques jours après le rallye.
Résister, encore
Ce n’est pas la première fois que les personnes transgenres sont écartées du récit historique, même au sein des communautés LGBTQ+, note Erin Reed.
Pendant des années, le rôle joué par des femmes transgenres – à l’époque, on parlait plutôt de travesties ou de transsexuelles – comme Marsha P. Johnson, Zazu Nova et Sylvia Rivera, a été omis ou minimisé quand venait le temps de raconter l’histoire de Stonewall.

Des personnes manifestent le 26 juin 1994 à New York, lors d'une marche commémorant les 25 ans des émeutes de Stonewall.
Photo : afp via getty images / Jon Levy/AFP via Getty Images
Denise Norris peut en témoigner : en 1994, les organisateurs d’une marche commémorant les 25 ans des émeutes n’avaient pas inclus les personnes transgenres dans l’événement. Cette exclusion a été une des raisons ayant mené Denise Norris et d’autres militantes comme Riki Wilchins à fonder The Transexual Menace la même année.
Avec son nom inquiétant et sa typographie inspirée du film The Rocky Horror Picture Show, le groupe souhaitait dénoncer de manière transgressive « l'horreur » qu'inspiraient les personnes transgenres à une bonne partie de la société. Ses actions, principalement des manifestations et des vigiles, étaient pourtant non violentes. Elles se sont tenues notamment dans la foulée du meurtre de Brandon Teena, un jeune homme transgenre dont l’histoire avait inspiré le film Boys Don’t Cry.
Dans les journaux, on disait que Brandon Teena était une lesbienne masculine, mais c’était un homme trans! On était indigné. The Transexual Menace est née à cause de notre colère face à l’effacement de la communauté trans
, explique Denise Norris.

Denise Norris et d'autres personnes du groupe The Transexual Menace manifestent à Stonewall le 22 février 2025.
Photo : Avec la permission de The Transexual Menace
En dormance depuis quelques années, le groupe a été ramené à la vie par la militante le soir même de l’élection de Donald Trump. Sur Bluesky, Discord et Facebook, les lettres rouges dégoulinantes de la menace
ont fait leur apparition, rejoignant un auditoire plus jeune qui n’a jamais eu à faire face à une telle adversité, note Denise Norris.
Au moment où une certaine résistance s’organise, les décrets de Donald Trump sont aussi contestés devant les tribunaux, notamment celui visant à exclure les personnes transgenres de l’armée.
Le décret interdisant les soins d’affirmation de genre aux mineurs a été bloqué par un juge fédéral la semaine dernière et des hôpitaux qui avaient cessé de donner ces soins ont recommencé à les offrir. Le transfert de prisonnières transgenres dans des prisons pour hommes a également été stoppé par une cour fédérale de Washington D.C.
La peur est toutefois bien présente dans la communauté. Il ne s’agit pas seulement d’avoir été laissé de côté pendant la marche vers le progrès. On assiste à une régression menée du haut vers le bas, où on se fait enlever des droits après avoir enfin atteint une acceptation sociale. On tourne l’horloge à l’envers
, dit Erin Reed.

La journaliste Erin Reed, à gauche, et sa femme, Zooey Zephyr, lors d'une parade de la Fierté, en 2023. Zooey Zephyr a été la première femme transgenre élue à la législature d'État du Montana.
Photo : Ben Allan Smith/AP
Celle-ci connaît des gens qui font des provisions de leurs médicaments, au cas où. Elle-même ne sait pas si elle pourra partir en lune de miel avec sa femme, cet été, à cause des nouvelles directives concernant les passeports.
J’ai l’impression que mon cœur va sortir de ma poitrine tous les jours. C’est tellement stressant. Qui sait ce qui nous attend?
Même si les personnes transgenres ne représentent que 1 % de la population, Erin Reed croit que tout le monde devrait s’inquiéter des attaques de l’administration Trump envers sa communauté.
Nous sommes les canaris dans la mine. Nous ne sommes qu’un petit groupe de gens, alors on peut s’attaquer à nous sans que ça fasse sonner l’alarme dans la société en général. Mais les mêmes arguments qui sont utilisés contre nous commencent déjà à être employés contre des acquis comme l’avortement, la contraception, et même l’accès aux antidépresseurs.
Denise Norris, elle, a des impressions de déjà-vu. Trente ans après avoir cofondé The Transexual Menace, elle se retrouve encore à manifester devant Stonewall, confrontée au retour du même acronyme estropié — LGB — auquel l’ajout de quelques lettres a demandé des années de lutte, avant d’être effacé du jour au lendemain.
Je suis vraiment fâchée et c’est ce qui me donne de l’énergie. Mais sincèrement, je n’ai pas envie de manifester. J’aimerais bien mieux rester à la maison et regarder la télévision en paix. Mais je dois me battre. Le gouvernement peut nous effacer comme il le veut, on n’arrêtera jamais d’exister.
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