La pilule abortive, encore peu choisie par les femmes qui désirent avorter en Estrie
Dans les locaux de SOS Grossesse Estrie, à Sherbrooke, le téléphone sonne plusieurs fois par jour. Au bout du fil, des femmes inquiètes à l’idée de voir leur ventre s'arrondir. L’intervenante Sabrina Charest-Prévost les écoute d’une oreille attentive. Elle répond à leurs questions, qui portent parfois sur les comprimés qu’il est possible d’avaler pour interrompre une grossesse. Quelques-unes lui confient avoir peur des douleurs intenses que les cachets pourraient provoquer. Elle constate que la pilule abortive a mauvaise presse, même si un grand nombre de femmes ont des expériences positives. Sabrina Charest-Prévost et Paskale Hamel, respectivement intervenante-animatrice et directrice générale à SOS Grossesse Estrie Photo : Radio-Canada / Alexandra Duchaine Première hypothèse pouvant expliquer la faible popularité de la pilule abortive, selon Sabrina Charest-Prévost : sa réputation négative. En Estrie, 1115 femmes ont subi un avortement en 2023. De ce nombre, seulement 146 ont utilisé la méthode chimique, d’après les données de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ), soit 13 %. À l’échelle du Québec, ce pourcentage s’élevait à 19 %. En novembre 2024, la ministre responsable de la Condition féminine, Martine Biron, a rendu public un plan d’action sur trois ans pour consolider l’accès à l’avortement au Québec, alors que ce droit est confronté à des groupes anti-choix et mis à mal aux États-Unis. L’une des mesures : augmenter le recours à la pilule abortive. Découverte dans les années 80 par le médecin chercheur français Étienne-Émile Baulieu, la mifépristone est un stéroïde de synthèse qui bloque la progestérone, une hormone clé dans le développement du fœtus. Prise avec une autre molécule, le misoprostol, elle provoque des contractions de l’utérus, des saignements et l’évacuation du sac gestationnel, à l’image d’une fausse couche. La ministre responsable de la Condition féminine, Martine Biron, souhaite rendre la mifépristone plus facilement accessible au Québec. Photo : Radio-Canada / Alexandra Duchaine Mais selon cette médecin, qui aide les femmes de l’Estrie à avorter depuis 42 ans, les douleurs varient beaucoup d’une patiente à l’autre, notamment en fonction de l’avancement de la grossesse. Ça dépend du stade de grossesse, si on l’utilise très tôt, il y a des femmes qui vivent très bien leur expérience. Elle ajoute que les femmes qui ont déjà accouché ou vécu des fausses couches ressentent parfois les symptômes avec moins d’intensité et d’insécurité. Dans la pratique, la pilule abortive est prescrite jusqu’à 9 ou 10 semaines, même si au sens de la loi, aucune limite de temps n’est imposée, ce qui peut d’ailleurs expliquer qu’elle soit moins utilisée que la méthode chirurgicale, selon Martine Morin. Depuis 42 ans, Dre Martine Morin aide les femmes de l'Estrie à mettre fin à une grossesse. Elle travaille à la clinique de planning, de santé sexuelle et de planification familiale, le seul lieu du CIUSSS de l’Estrie-CHUS qui offre des avortements chirurgicaux à Sherbrooke. Photo : Radio-Canada / Alexandra Duchaine Sabrina Charest-Prévost croit que les femmes à qui l’on prescrit la pilule abortive devraient être mieux informées des possibles effets secondaires et des complications qui nécessitent une consultation. En parlant avec elles, l’intervenante constate que plusieurs ne sont pas bien préparées et partagent ensuite leur mauvaise expérience avec leur entourage. Deuxième hypothèse expliquant le manque de popularité de la pilule abortive : les patientes ont peu de confidentes ayant expérimenté cette méthode. Audrey Bergeron est gestionnaire de la clinique de planning, santé sexuelle et planification familiale du CIUSSS de l’Estrie-CHUS. Elle est infirmière de formation. Photo : Radio-Canada / Alexandra Duchaine Selon Martine Morin, avec le temps, les femmes seront de plus en plus nombreuses à opter pour la mifépristone. Elle rappelle que la voie médicamenteuse est offerte gratuitement au Québec depuis 2017, et que le Collège des médecins a allégé ses exigences que tout récemment, en 2022, en permettant, par exemple, à ses membres de la prescrire sans échographie et sans formation. Moi, je pense qu’on est sur la bonne voie pour que ça s’installe progressivement. Dans plusieurs pays d’Europe, où la pilule abortive a été implantée des décennies plus tôt, les femmes ont mis du temps à l’employer, rappelle-t-elle. La lente progression est même visible, ici. Troisième hypothèse : faute de connaissances, le personnel de la santé évite de recommander la pilule abortive. Le plan d’action gouvernemental de Martine Biron prévoit de mieux former les médecins, infirmières et sages-femmes, les trois groupes de professionnels qui la prescrivent à l’heure actuelle au Québec. La ministre responsable de la Condition féminine, Martine Biron, s'est donné pour mission de rendre la pilule abortive plus accessible au Québec. Photo : Radio-Canada / Jean Arel Mais selon la Dre Martine Morin, cette mesure aurait peu d’effets en Estrie. Selon elle, les professionnels de la santé qui pratiquent dans les deux cliniques de planning sont très bien outillés. Ceux qui pratiquent à l'extérieur leur réfèrent les patientes. Chez SOS Grossesse Estrie, les intervenantes constatent que plusieurs femmes, qui sont passées sous le bistouri, ignoraient l’existence de cette option. Difficile toutefois de déterminer si leur médecin a omis de transmettre l’information ou si elles l’ont seulement oubliée. Devant le désir de Québec d’accorder plus de place à la pilule abortive, les intervenants formulent une mise en garde : il ne faut pas favoriser cette méthode au détriment de l’avortement par chirurgie. La mifépristone est offerte depuis 2017 au Québec. Elle est couverte par la Régie de l'assurance maladie du Québec. Photo : getty images/istockphoto / Liudmila Chernetska Des femmes optent pour la mifépristone parce qu’elle permet de vivre un avortement à la maison, dans l’intimité, observe la Dre Martine Morin. Certaines femmes veulent éviter des chirurgies et la perçoivent comme une méthode plus D’autres choisissent un avortement chirurgical parce que l’intervention prend quelques minutes et se déroule à heure fixe, souligne la spécialiste. Des analgésiques atténuent la douleur et les saignements qui suivent l’opération durent en général moins longtemps. Parmi les femmes qui appellent chez SOS Grossesse Estrie pour obtenir de l’aide, certaines résident à Val-des-Sources ou, encore, à Lac-Mégantic, explique Paskale Hamel. Souvent, elles optent pour la méthode médicamenteuse, ajoute-t-elle, puisqu’elles se trouvent loin de Sherbrooke ou de Cowansville, les deux seules villes où la chirurgie est offerte. Il est aussi arrivé que des femmes enceintes et victimes de violence conjugale se confient aux intervenantes de l’organisme. La pilule abortive est une solution pour ces dernières, affirme Paskale Hamel. Elles peuvent y avoir recours sans le dire à leur conjoint, lequel serait seulement témoin de saignements. Au Canada, un tiers des femmes vivront un avortement au cours de leur vie. Photo : Radio-Canada Parmi celles qui prennent le téléphone, il y a aussi des femmes d’origine étrangère. Oui on en a entendu, des personnes qui ont vécu beaucoup de crampes, beaucoup de saignements, raconte-t-elle. Mais on a aussi entendu des personnes pour qui ça a été plus facile, avec moins de symptômes.


C’est vrai qu’il y a des femmes qui ont beaucoup mal, concède la cogestionnaire médicale de la clinique de planning, de santé sexuelle et de planification familiale du CIUSSS de l’Estrie-CHUS, la Dre Martine Morin. Il faut s’assurer qu’il y ait des médicaments antidouleurs disponibles à la maison.

Je pense que c'est la surprise, elles ne s'attendaient pas à avoir autant de saignements, autant de crampes, et là elles se demandent si c'est normal, si elles doivent consulter
, constate l’intervenante.C'est important qu'elles sachent à quoi elles peuvent s'attendre pour qu'elles puissent se préparer en conséquence, ajoute-t-elle. Si tu es seule à la maison, avec trois ou quatre enfants, et finalement tu saignes, tu as des crampes, tu as des douleurs pendant plusieurs jours, bien peut-être que ce n’est pas quelque chose que tu avais pensé et que ce n’était pas la meilleure méthode pour toi, finalement.
Lente progression
Les femmes ont tendance à aller vers ce qu’elles connaissent
, note la gestionnaire de la clinique de planning, Audrey Bergeron.Elles vont chercher le support de leurs proches, de leur mère, de leur sœur, de leur tante, poursuit-elle. Comme la pilule abortive est relativement nouvelle, l’expérience des proches va souvent être celle d’une interruption volontaire de grossesse chirurgicale. Elles vont avoir tendance à aller vers ça, vers la sécurité.

Nombre d’interruptions volontaires de grossesse (IVG) en Estrie
Année IVG médicales IVG chirurgicales Total IVG médicales en % 2021 59 910 969 6 % 2022 105 905 1010 10 % 2023 146 969 1115 13 % Mieux former les travailleurs de la santé

Ça se peut que la femme n'ait pas compris l'information aussi, croit la directrice générale de l’organisme pro-choix, Paskale Hamel. Quand on arrive pour un avortement, la première rencontre, on se fait donner plein d'informations. Ça se peut qu'on soit stressée, qu'on soit triste, ça se peut qu'on ait le goût que ça se fasse rapidement. [...] Ça se peut qu'on n'ait pas entendu que ça existait, la pilule abortive.
L’importance de prioriser les deux options
Nous, c'est vraiment ça, notre crainte, parce que les deux sont importantes, les deux s'appliquent à des femmes, à des situations différentes. C'est important que les deux continuent d'exister
, note Sabrina Charest-Prévost.
naturelle
, remarque-t-elle également.
On sait pour certaines femmes immigrantes que, dans leur culture, dans leurs valeurs, ça va mieux passer la pilule abortive, parce que ça va comme passer pour une fausse couche
, avance la gestionnaire.Au final, ça reste toujours le choix des femmes. Nous, notre travail, c’est de les accompagner là-dedans, qu’elles aient la bonne information pour faire un choix libre et éclairé
, résume Audrey Bergeron.
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