Des enfants sud-coréens « envoyés comme des bagages » pour l’adoption internationale
En Corée du Sud, confier un enfant à l'adoption ou « vendre un frigo LG, une télé Samsung ou une voiture Kia, c’était la même chose », raconte Kimura Byol Lemoine. Comme des dizaines de milliers d’autres bambins, elle s'est fait envoyer en adoption en Occident avec des documents falsifiés, parfois même sans le consentement de leurs parents biologiques.
Pendant près de 50 ans après la guerre de Corée, le gouvernement [sud-coréen] a donné la priorité à l'adoption internationale en tant que solution alternative à faible coût au renforcement des politiques nationales en matière de protection de l'enfance
, a conclu cette semaine la Commission de vérité et réconciliation sud-coréenne après près de trois ans d’enquête.
Entre 1955 et 1999, des enfants ont été massivement envoyés en adoption par des agences privées qui, pour répondre à la demande de clients étrangers, falsifiaient leurs renseignements personnels et leur identité.
Si un enfant en cours d'adoption décédait ou était réclamé par sa famille biologique, les agences lui substituaient l'identité d'un autre enfant pour accélérer l'adoption, violant ainsi gravement les droits des adoptés à leur véritable identité
, explique le rapport.
On a changé mon nom, on a changé ma date d’anniversaire, et ce, avec trois ans d'écart
, explique Mme Byol Lemoine à l’émission Les faits d’abord. Quand elle a été adoptée en Belgique, en 1969, Mme Byol Lemoine avait deux ans, mais ses papiers indiquaient plutôt qu’elle en avait cinq.
C'est en 1991 qu'elle a retrouvé sa famille biologique et a pris connaissance de sa véritable identité. Elle milite depuis lors pour aider les personnes issues de ces adoptions de masse à retracer leurs origines.
Quelque 140 000 personnes ont été envoyées à l’étranger par ce système afin d'être adoptées en grande majorité en Occident, notamment aux États-Unis, en France et en Scandinavie.

Cette Américaine a adopté deux enfants sud-coréens dans les années 1980.
Photo : Associated Press / Morry Gash
Même si des règlements forçaient les agences à faire des vérifications sur les parents adoptifs, ces derniers obtenaient des approbations sans tracas, si bien qu'à l’apogée du système, en 1984, 99 % des demandes d’adoption étaient approuvées en moins de 48 heures.
Les enfants étaient envoyés comme des bagages
, souligne le rapport. On y voit une image datée de 1984 sur laquelle on voit des poupons attachés aux sièges d'un avion en direction du Danemark.
Des extraits de documents datant de 1971 cités dans ce rapport montrent qu’une agence d’adoption du Danemark demandait aux agences coréennes d’augmenter le nombre d’enfants envoyés par mois, mentionnant que sa liste d’attente de parents adoptifs s’allongeait.
Après la guerre de Corée, ces enfants étaient majoritairement issus de l’union entre une femme coréenne et un soldat américain. Selon la pensée confucianiste qui dominait à l’époque, les droits des enfants relevaient du père, rappelle Mme Byol Lemoine, et si le père était étranger, l’enfant n’avait aucun avenir en Corée
.

Des soldats américains lors de la guerre de Corée.
Photo : Reuters / Official U.S. Marine Corps Photo
Dans les années 1960, le système a tellement bien marché
qu’ils l’ont élargi aux enfants pauvres, puis aux enfants de mères célibataires, explique-t-elle.
De plus, dans de nombreux cas
, souligne le rapport, les procédures légales de consentement des parents n’étaient pas suivies.
Il y a beaucoup d’argent à faire avec ça
, du moment qu’un pays sort de la guerre ou est dans une situation politique difficile
, indique Jean-François Chicoine, médecin pédiatre à la clinique d’adoption et de santé internationale du CHU Sainte-Justine, en entrevue aux Faits d’abord.
Quand il n’y a pas de société pour porter l’enfant, il y a de la place pour la criminalité, la substitution d’enfants, le changement d’identité, le vol d’enfants dans les hôpitaux.
Les périodes de crise sont rarement de bons moments pour adopter, souligne le Dr Chicoine, mais encore aujourd’hui, ces réalités sont souvent éclipsées par l’apitoiement
et par l’idée de sauver des enfants
qu’ont les parents adoptifs occidentaux.
C’est un chapitre honteux de notre histoire
, a déclaré la présidente de la Commission de vérité et réconciliation, Park Sun-young, à la remise de son rapport, souhaitant que celui-ci soit l'occasion d'exposer les blessures du passé
et de marquer le début d’un effort collectif
.

La présidente de la Commission de vérité et réconciliation, Park Sun-young (à droite), console une adoptée lors du dépôt de son rapport, le 26 mars 2025.
Photo : Associated Press / Ahn Young-joon
La Commission recommande notamment au gouvernement sud-coréen de faire des excuses officielles aux victimes et de prendre des mesures pour protéger les droits des adoptés.
Nous devons nous unir – pays d'adoption et adoptés – pour faire face aux crises d'identité avec lesquelles sont aux prises de nombreux adoptés pour leur offrir des possibilités d'éducation et d'emploi et pour prendre des mesures significatives afin de guérir leur douleur.
Pour Kimura Byol Lemoine, ce rapport est une goutte d’eau dans l’océan, mais c’est peut-être celle qui va faire déborder le vase
. Même si la Commission ne peut pas avoir de recours légaux, au moins, elle peut retracer et officialiser les fraudes qui ont été faites.
Avec les informations de Reuters et Associated Press
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