La vraie histoire de trois sœurs victimes d’inceste
Sur l’îlot de cuisine de l’appartement de Katia, des photos d’enfance sont étalées. Elle s’attarde à un portrait d’elle adolescente. « J’avais 12 ans et je commençais à comprendre ce que je vivais. » Depuis des années, son père abusait d’elle. Derrière le sourire figé immortalisé, elle revit la honte qui l’habitait à cette époque. « Quand tu es adolescente, c'est tellement dégueulasse. Tu ne veux pas en parler aux gens, tu ne veux pas qu’ils sachent ce que tu vis. »
Dire enfin la vérité, après des années de silence, c’est la volonté des filles de Denis Brûlé. L’homme de 76 ans purge une peine de 5 ans de pénitencier.
Elles sont trois à avoir vécu l’enfer. Les jumelles, Katia et Sarah, aujourd’hui âgées de 45 ans, et l'aînée de la famille, Karine, qui a soufflé 46 bougies.
Dès l’enfance, les trois sœurs ont été agressées sexuellement à répétition par leur père. Seules Katia et Karine ont fait le choix de porter plainte à la police et de s’engager dans un processus judiciaire pour qu’il soit condamné.
Sarah n’avait pas la force de replonger dans des souvenirs si douloureux. Mère de deux enfants, elle tenait aussi à préserver sa famille. Elle a toutefois accepté d'entreprendre les démarches afin que l’ordonnance de non-publication protégeant son identité soit levée. Une condition nécessaire pour permettre à ses sœurs de raconter publiquement leur histoire.
Katia et Karine ressentent le besoin de se libérer, même si l’idée de revisiter les pires moments de leur vie les bouleverse.
C'est nous qui avons été en prison pendant toutes ces années-là.
Derrière l'image du « bon père de famille », un pédophile
Les attouchements ont commencé quand les trois sœurs étaient toutes petites, à trois ou quatre ans, selon Karine et Katia. Quand il venait nous border le soir, c'est comme ça que ça commençait
, se souvient Karine, installée dans un fauteuil près de sa sœur.
Nos parents se sont séparés. Ça se passait quand on allait chez lui une fin de semaine sur deux. La façon qu'il se collait sur nous
, se remémore Katia.

Le Sherbrookois Denis Brûlé a plaidé coupable aux accusations portées contre lui. Il purge une peine de prison de cinq ans.
Photo : Photo fournie par les soeurs Brûlé
Au fil du temps, les gestes sont devenus de plus en plus intrusifs. Il commence à toucher des parties. Tu as sept, huit ou neuf ans. Et là, tu commences à savoir que papa, il ne joue pas comme il faut. Pour papa, ce n’est pas un jeu. Plus les années avançaient, pires étaient les abus
, confie Katia. Il arrivait qu’elle en parle à sa sœur jumelle, Sarah, qui vivait la même chose.
À l’aube de l’adolescence, les jumelles ont dû déménager à temps complet avec leur père, leur mère ayant des problèmes de santé mentale.
À 11 ans, ma mère m’a mise dehors. Elle est venue me porter chez mon père avec deux sacs de poubelle en me disant : "Je ne t'aime plus, tu n'es plus ma fille"
, raconte avec tristesse Katia. Elle garde en mémoire un profond sentiment d’abandon. Elle était confiée à son agresseur, jetée dans la gueule du loup.
Les abus sont alors devenus de plus en plus fréquents, allant jusqu’à la pénétration.
La manipulation faisait partie de leur quotidien. Katia se rappelle que son père tentait de lui faire croire que ses gestes étaient tout à fait anodins et naturels. Si je sursautais ou gémissais [lors des attouchements], il disait : "Si ça fait mal, ce n’est pas normal, on va aller voir le médecin"
, décrit-elle avec dégoût.
L’adolescence des sœurs Brûlé a été assombrie par des épisodes dépressifs, des idées suicidaires, des problèmes de comportement et de consommation. Tout ça, en réaction à ce qu’elles vivaient secrètement à la maison. C’est un mal-être, c'est en dedans
, explique Katia, le cœur gros. Sa sœur jumelle avait désormais d’importants troubles alimentaires et devait régulièrement être hospitalisée.
On n’avait pas de maman, donc il avait l'image du bon père qui s'occupait bien de ses enfants. Mais non, ce n'est pas ça qu'on vivait.
Témoigner publiquement permet aux sœurs de rétablir les faits. L'inceste, c'est tellement quelque chose qui est caché dans une famille. On est tannées de se faire dire : "Chut, il ne faut pas en parler, c'est tabou, c'est secret"
, ajoute Katia.

Katia et Karine Brûlé alors qu'elles étaient enfants.
Photo : Radio-Canada / photo fournie
L’intervention de la DPJ et la fin des abus
Les abus ont cessé le jour où un signalement a été fait à la Direction de la protection de la Jeunesse (DPJ). J’avais 16 ans. Ma sœur [Sarah] était hospitalisée à ce moment-là
, raconte Katia.
Lors de ses séjours à l’hôpital, Sarah était prise en charge par une équipe soignante à qui il lui arrivait de se confier. Entre les murs de l’hôpital, elle se sentait en sécurité. Un jour, elle a parlé à un membre du personnel des abus dont elle était victime et qui causaient son mal-être.
Une plainte a été faite et la DPJ est arrivée chez nous.
Les jumelles n’ont pas été retirées de leur milieu. L’hospitalisation de Sarah a duré de longs mois et Katia a déménagé de son propre gré en appartement à Québec, où vivait déjà Karine depuis un moment.
Katia se souvient néanmoins qu’un intervenant ait été assigné au dossier. Selon elle, la police n’a pas été informée. Aujourd'hui, quand ça arrive dans une famille, une plainte est directement faite à la police. Dans ce temps-là, ce n'était pas comme ça.
Les sœurs gardent un souvenir traumatisant de leur expérience avec la DPJ. Le travailleur social, qui était attitré à la plainte, est devenu quasiment ami avec mon père. Ils allaient déjeuner. Mon père avait eu soi-disant une thérapie. Il était guéri
, précise Karine.
Le travailleur social m'avait fait faire une ligne de vie à partir du moment des agressions, jusqu'en 1996. Je devais nommer les gestes qui ont été posés. À la fin de la rencontre, il a dit : "Vous savez, vous êtes chanceuses, au moins ça a été fait dans l'amour. Il y a des gens qui vivent dans la violence." Mais c'est violent. Ce sont des gestes d'une violence extrême
, affirme Katia, toujours troublée par ces propos.
Katia, Sarah et Karine éprouvent toujours un vif sentiment d’indignation par rapport au traitement qu’elles ont reçu de la part des services sociaux.
Les sœurs se souviennent aussi que des membres de leur famille ont été mis au courant de ce que leur père leur a fait subir pendant des années.
Personne n'a rien dit, personne n'est venu nous chercher
, déplore Katia. L'inceste, ça pourrit une famille. Ta famille ne ressort pas indemne après une histoire comme ça
, poursuit-elle.
Porter plainte pour se libérer
Katia a répété à plusieurs reprises à ses sœurs qu’un jour elle porterait plainte contre leur père.
Je ne peux pas le laisser en liberté pendant que moi, je suis en prison
, dit-elle. En février 2023, le jour de son anniversaire, elle a pris son courage à deux mains et elle s’est lancée.
Denis Brûlé a été arrêté dans les semaines qui ont suivi et a plaidé coupable aux accusations portées contre lui.
Il a tout livré. Il n'a pas nié ce qu'il a fait.
Une semaine après l’arrestation, l'aînée des sœurs s’est à son tour rendue à la police. J'ai décidé que moi aussi j'allais porter plainte, que j'étais rendue là dans ma vie. Je l'ai fait vraiment pour moi
, raconte-t-elle. La présence de sa sœur Katia a été déterminante dans sa décision. Le fait d'être ensemble, ça m'a donné des ailes
, soutient-elle en posant sur sa sœur un regard empreint de douceur.

Katia a été la première à porter plainte contre leur père, puis ça a été le tour de Karine. Sarah a préféré ne pas s’impliquer dans le processus judiciaire, mais elle a soutenu sa jumelle, notamment lors de son témoignage au palais de justice de Sherbrooke.
Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux
Même si Sarah a préféré ne pas s’impliquer dans le processus judiciaire, elle était présente au palais de justice de Sherbrooke lors des observations sur la peine de Denis Brûlé. Elle tenait la main de sa sœur Katia lorsque cette dernière a exprimé à son père tout le mal qu’il lui avait fait.
Je lui ai dit les conséquences sur ma vie. Que c'est à grands coups de dépressions et de tentatives de suicide que j'essaie de passer à travers. Je lui ai remis ce qui lui appartenait, ce n’est plus à moi. "Tu t'en vas en prison avec tout ça. Moi, je prends le chemin de la liberté"
, décrit Katia avec ferveur.
Les jumelles ont vécu ce moment au tribunal avec beaucoup d’émotion. Après tout, c’est ensemble qu’elles ont traversé ces années de souffrance.
De parler à l'agresseur, c'est très prenant, mais en même temps c'est tellement libérateur. C'est un moment que je n’oublierai jamais. Ma fille, à côté de moi, qui me prend la main et qui me dit : "Vas-y maman!" Je n’oublierai jamais ça
, poursuit Karine, l’air soulagée.
Les agressions ont aussi beaucoup affecté la vie amoureuse et sexuelle des sœurs. L'intimité avec une personne, ça ne va pas du tout. C'est difficile de t'abandonner quand tu as des flashs. Ma façon, c'était de boire de l'alcool. J’étais incapable d'avoir des relations sans boire de l'alcool
, confie Katia, qui est maintenant sobre.
Avoir confiance en quelqu'un, c'est extrêmement difficile. On est marquées à vie. C'est sûr que la vie sexuelle, c'est difficile et c'est souffrant.
Là, oui, on se reconstruit, mais c'est un long chemin
, enchaîne Katia.
Bien accompagnées du début à la fin des procédures
Du dépôt de la plainte à la condamnation, Karine et Katia se sont senties crues et écoutées par tous les intervenants rencontrés.
Le policier, c'était un homme, je n’étais aucunement à l'aise. Finalement, il a été extraordinaire en prenant ma plainte
, raconte Katia.
L’intervenante du CAVAC a été une soie du début à la fin. Avenante, douce. Mon psychologue aussi. Toutes les personnes qui ont été mises sur ma route, sur notre route, pendant tout le processus, ont été des étoiles
, poursuit-elle.
L'enquêtrice, la procureure, elles nous ont vraiment entourées
, ajoute Karine.
Me Marie-Eve Phaneuf est la procureure aux poursuites criminelles et pénales qui les a accompagnées. Les procédures ont duré un peu moins d’un an, du dépôt des accusations à la condamnation de leur père.
C'est sûr que le processus judiciaire, ce n’est jamais facile. Même si dans ce cas-ci l'accusé a plaidé coupable, je ne vous cacherai pas qu'il y a certaines périodes où les victimes trouvaient que c'était long. L'attente était difficile à vivre
, explique Me Phaneuf.

La procureure aux poursuites criminelles et pénales (DPCP) Me Marie-Eve Phaneuf.
Photo : Radio-Canada / Bertrand Galipeau
L’avocate tient toutefois à encourager toutes les personnes qui décident d’entreprendre une telle démarche.
C'est faux de dire que les victimes ne sont pas crues. On fait vraiment tout ce que l'on peut pour les accompagner le mieux possible.
D’ailleurs, dans la mesure du possible, un seul procureur du DPCP est affecté au dossier pour l’ensemble du processus.
La honte et la culpabilité au cœur de l’inceste
Accompagner les victimes signifie aussi les aider à déconstruire leur sentiment de culpabilité.
Malheureusement, c'est constant. En 15 ans de pratique, je n'ai pas rencontré une seule victime d'agression sexuelle qui ne m'a pas au moins, à une reprise, fait part qu'elle se sentait coupable
, affirme Me Phaneuf.
Ce n’est certainement pas à la victime de se sentir coupable de gestes comme ceux-là. Et c'est toujours pire lorsque c'est intrafamilial. Aussitôt qu'il y a dénonciation, il y a un peu un éclatement de la famille. C'est toute la culpabilité par rapport à ça
, poursuit-elle.
La procureure a d’ailleurs été marquée par le dossier d’inceste des sœurs Brûlé. Entre autres pour la force de ces filles-là. Porter plainte contre son père, tant d'années après, oui, il y a de la colère rattachée aux gestes posés, mais il y a quand même un lien d'attachement qui demeure. Ce n'est pas une mince affaire.
Lors de l’audition sur la peine, ça m'avait beaucoup touchée de voir que toutes les sœurs étaient là. J'avais vraiment l'impression qu'une page se tournait pour elles et qu'à partir de là, elles auraient plus de liberté ou d'outils pour leur guérison.
Karine et Katia ressentent en effet un poids de moins à porter sur leurs épaules. C'est le contrôle de notre vie, de notre histoire, on reprend tout le contrôle de ça
, affirme Katia.
Si vous pensez que la démarche, c'est ce dont vous avez besoin, faites-la. Elle est souffrante, longue, mais c'est extrêmement libérateur. Ça en vaut vraiment la peine
, renchérit Karine, le visage serein.
Les sœurs rêvent désormais de paix et de douceur, auprès de leurs enfants, la prunelle de leurs yeux
.
Katia convient qu'il y a encore des journées difficiles, mais l'avenir lui apparaît beaucoup plus lumineux.
Je pense qu'on est sur la bonne voie.

Katia et Karine Brûlé ont habité ensemble plusieurs mois pendant les procédures judiciaires.
Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux
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