Une circonscription et un défi plus grands que nature
Après le redécoupage électoral de 2022, les Gaspésiens et les Madelinots se retrouvent avec une circonscription beaucoup plus grande qu’avant; un député de moins au parlement et une élection qu’ils anticipent avec inquiétude et appréhension.
La neige fond lentement en ce printemps tardif, comme si elle semblait s’accrocher aux berges de la rivière Matane. Çà et là, des blocs de glace flottent en contrebas alors que le territoire se débarrasse doucement de son manteau blanc. Kristina Michaud marche donc précautionneusement sur le trottoir de bois de la promenade des Capitaines.
Enceinte jusqu’au cou, la jeune députée sortante d'Avignon–La Mitis–Matane–Matapédia a annoncé au début de l’année qu’elle ne se représentera pas aux élections. Elle est d’ailleurs déjà en congé de maternité. Et, si elle suit de près la campagne électorale, son esprit est ailleurs.
On dirait que mon deuil était déjà fait. Ça fait un petit pincement au cœur, mais je me sens super bien avec ma décision
, admet-elle, sur le ton de la confidence. Elle place instinctivement ses mains sur un ventre qu’il n’est plus possible d’ignorer, même sous son manteau d’hiver, avant d’ajouter : J'ai tellement un beau projet que les hormones de bonheur sont super présentes.

La députée sortante d'Avignon–La Mitis–Matane–Matapédia, Kristina Michaud
Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger
Élue députée à 26 ans, Kristina Michaud tire sa révérence à peine plus de 5 ans plus tard. Un au revoir plutôt qu’un adieu, précise-t-elle. Mais alors qu’elle effectue un dernier déplacement pour assister au passage sur son territoire de la caravane électorale du Bloc québécois, elle concède que cet aspect de la fonction ne lui manque guère.
Le redécoupage électoral y est pour beaucoup dans ma décision de me retirer de la politique.

Le vaste territoire de la nouvelle circonscription imposera de longues heures de route au député élu tout comme à ceux qui veulent le rencontrer.
Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger
Surtout que la nouvelle circonscription gaspésienne, aussi grande qu’un pays, intimide par sa taille. Ma circonscription actuelle, c’est à peu près 15 000 km². Avec la nouvelle carte électorale, on double presque la superficie.
Mme Michaud précise que, contrairement aux très vastes circonscriptions du nord du pays, toute la Gaspésie est habitée. Elle est un long chapelet de villages disséminés sur tout le pourtour de la péninsule. Sans compter les Îles de la Madeleine. Il faut aller à la rencontre de ces gens-là. Ça représente énormément d'heures de route.
La députée sortante n’est pas la seule à faire ce constat. La nouvelle carte électorale continue de susciter la grogne de tous ceux qui connaissent ce territoire, comme Daniel Côté, le maire de Gaspé. C'est une circonscription qui est trop grande, avec des intérêts carrément opposés et qui va être très difficile à représenter.
S’il dit comprendre les principes qui ont prévalu dans la décision, notamment la volonté de faire en sorte que chaque député représente un nombre égal de citoyens, l’élu municipal aurait souhaité qu’on tienne davantage compte des réalités locales. On est un peu à côté de ce qu'on appelle les principes de démocratie représentative.
C’est une perte de poids politique. C’est une perte d’accès à son député.

Alexis Deschênes, candidat du Bloc québécois dans Gaspésie—Les Îles-de-la-Madeleine—Listuguj
Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger
L’avocat de Carleton-sur-Mer Alexis Deschênes s’est publiquement insurgé contre la nouvelle délimitation électorale pendant et après le processus de consultation. Nos droits politiques ont été violés par ce redécoupage.
Il prévoit même poursuivre le combat sur le plan légal. Mais ce sera après l’élection. Pour l’heure, il a décidé de se présenter comme candidat dans la nouvelle circonscription sous la bannière du Bloc québécois.
Et sa campagne, menée tambour battant, lui a permis de confirmer ses a priori. Ça va être mon troisième tour de la Gaspésie depuis le début de la campagne
, explique-t-il, au volant de sa voiture. C’est grand comme la Belgique. Il y a de grandes distances. Donc ça implique, pour moi, de faire beaucoup de route.
La stratégie du candidat est, de toute évidence, d’occuper l’espace. Ses pancartes électorales sont très visibles. D’autant plus que ce sont les seules. Le Nouveau Parti démocratique, le Parti conservateur, le Parti vert, le Parti populaire et le Parti rhinocéros seront présents sur le bulletin de vote, mais beaucoup moins sur le terrain. Quant à la députée sortante, la libérale Diane Lebouthillier, elle a décidé de ne pas mettre d’affiches.

Diane Lebouthillier, candidate libérale dans Gaspésie—Les Îles-de-la-Madeleine—Listuguj
Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger
C'est des nouvelles façons de faire de la politique
, explique l’ancienne ministre des Pêches, qui brigue un quatrième mandat dans la région. C'est un comté immense. C'est pour ça qu'on a repensé la campagne autrement, pour pouvoir rejoindre le plus de gens possible.
Dans son QG de campagne, sur l’artère principale de Chandler, des bénévoles s’activent au téléphone pour s’assurer que les sympathisants se rendent voter. Dans le contexte d’une si grande circonscription, le porte à porte et les soupers spaghetti sont jugés peu efficaces, car trop chronophages. La candidate mise donc davantage sur les médias sociaux pour joindre les électeurs, mettant de l’avant ses réalisations.

Marc-Antoine Element et Daniel Boulay, pêcheurs de homard, s’insurgent contre l’émission de nouveaux permis de pêche.
Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger
Mais l’ancienne ministre des pêches a aussi fait des mécontents, surtout parmi les pêcheurs de homard qui ont peu apprécié l’attribution de permis de pêche exploratoire sur des zones déjà exploitées commercialement.
Pour Marc-Antoine Element, pêcheur de homard, c’est la goutte qui a fait déborder le vase. On s’est sentis complètement écartés, pas écoutés du tout. Il y a des pêcheurs qui ont investi plusieurs millions de dollars. Avec la baisse de prix et ces nouveaux permis, je me demande comment ils vont joindre les deux bouts.

Alexis Deschênes, candidat du Bloc québécois dans Gaspésie—Les Îles-de-la-Madeleine—Listuguj, rencontre les pêcheurs du secteur Rivière-au-Renard, à Gaspé.
Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger
Alexis Deschênes table beaucoup sur cette grogne des pêcheurs pour glaner des votes. En escale à Rivière-au-Renard avec la caravane du Bloc Québécois, il écoute les pêcheurs pour se faire une caisse de résonance de leurs doléances. Mme Lebouthillier a créé beaucoup de colère. Si vous parlez aux pêcheurs qui sont derrière moi, ils ont beaucoup de colère.

Des bateaux au quai de Rivière-au-Renard, à Gaspé
Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger
À quelques encablures de là, Samuel Normand termine d’attacher des bouées sur les casiers à crabe empilés à l’arrière de son bateau, le Sextan. Le jeune pêcheur propriétaire pensait avoir fait un bon coup en investissant dans un bateau polyvalent, lui permettant de pêcher à la fois le crabe, le homard et la crevette.
Mais, amarré dans le port de Rivière-au-Renard au moment où débutait officiellement la pêche au crabe, il ne savait toujours pas le prix qu’il obtiendrait pour ses prises. On est un peu dans le néant. C’est dur de planifier sa saison quand on ne connaît pas ses revenus.
Une incertitude que le pêcheur attribue d’abord et avant tout au président américain.
On ne sait jamais sur quel pied danser. Ça fait deux mois qu'on nous parle des tarifs. Moi, ça va avoir un gros impact sur mon entreprise, c’est officiel.

Samuel Normand s’apprête à partir pêcher le crabe au quai de Rivière-au-Renard.
Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger
Et cet effet Trump se fait sentir partout à travers la péninsule. Daniel Côté, le maire de Gaspé, le constate chaque jour. La grande préoccupation, c'est les menaces tarifaires du voisin américain. Ici, on dépend pas mal du marché américain.
Une partie non négligeable du crabe, du homard et de la crevette pêchés en Gaspésie est vendue aux États-Unis. Tout comme le bois d’œuvre des scieries de Grande-Vallée, Matane ou Pointe-à-la-Croix. Le maire de Gaspé s’inquiète tout particulièrement des débouchés pour l’usine LM Wind Power qui fabrique des pièces d’éoliennes.
Beaucoup d’enjeux méritent notre attention en Gaspésie : logement, infrastructures. Mais on n’en parle très peu parce que Trump vient porter ombrage au reste de la campagne.
La géopolitique mondiale, vraiment, prend énormément de place. Elle prend toute la place
, confirme la députée sortante. Moi, les gens ne me parlent que de ça.
Lorsqu’elle prend le pouls des électeurs, Diane Lebouthillier est frappée de constater le niveau d’anxiété que génère Donald Trump dans son comté. Il y a énormément d'inquiétude et pour beaucoup de gens, c’est de la peur.

Diane Lebouthillier, candidate libérale dans Gaspésie—Les Îles-de-la-Madeleine—Listuguj, a décidé de faire campagne autrement en raison de l’immensité de la circonscription.
Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger
Alexis Deschênes le constate aussi chaque jour sur le terrain. En ce sens, son principal adversaire dans cette campagne n’est pas tant Diane Lebouthillier que Donald Trump. Dans la population en général, la guerre tarifaire est partout sur toutes les lèvres
, observe-t-il. Moi, j'essaie de proposer un espoir là-dedans. De dire: ''OK, il y a une crise, mais il y a une opportunité. On peut se prendre en main''
.
Pour confirmer le constat, il suffit d’aller prendre un café le matin au Café des Artistes de Gaspé. Une poignée d’habitués s’y retrouve chaque jour à 10 h à la table 44 pour refaire le monde. Le groupe n’a pas de nom. Mais s’il fallait lui en trouver un, il serait tentant de trouver l'inspiration dans la position de la table 44… juste derrière un vieux poêle à bois.

La ligue du vieux poêle au Café des artistes de Gaspé.
Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger
Tous retraités, Louis, Denis, Jean-Marc et Gaston parlent souvent de politique. Mais même si la campagne électorale fédérale en est à son point culminant et même si tous s’entendent pour dire que leur région mériterait davantage d’attention, le président américain s’invite malgré tout dans toutes les discussions.
C'est sûr que c'est le sujet de conversation
, indique Denis Poirier. Toutes ces folies-là ont créé comme une solidarité canadienne. Ce qui n’est pas mauvais
, ajoute-t-il. Les uns et les autres se disent encore indécis quant à leur vote. Le choix, ça va être entre le Bloc québécois et les libéraux, probablement
, avance Jean-Marc Rioux. Mais tous admettent que le contexte mondial jouera gros au moment de mettre le bulletin dans l’urne.
Resté longtemps silencieux en écoutant ses compères parler de l’anxiété ambiante, Gaston Morin gratte un moment sa barbe grise, puis se fait philosophe et lance, avec l’assurance du vieux sage qui en a vu d’autres: Il n'y a pas un hiver qui n'a pas son printemps. Des fois, c'est long dans le temps. Mais il y a toujours un printemps.
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