À Churchill—Keewatinook Aski, une élection entre apathie et convictions
Tyler Duncan a regardé le débat organisé entre les candidates de sa circonscription, mardi, mais son idée était déjà faite. Ce jeune cri de 29 ans, membre de la communauté Norway House, située à huit heures et demie de route au nord de Winnipeg, est très au fait de la politique. Et surtout, il vote à toutes les élections. Il allait aussi de soi pour lui de regarder la diffusion du débat qui a eu lieu à Thompson, une autre ville dans le nord du Manitoba. Tous les candidats ont été conviés au débat organisé par l’Assemblée des chefs du Manitoba, mais seules la candidate du Nouveau parti démocrate (NPD), Niki Ashton, et la candidate libérale, Rebecca Chartrand, étaient présentes. Cette dernière est une Autochtone originaire de Pine Creek, une communauté du nord du Manitoba. La course se joue entre deux candidates, l'une libérale, l'autre néo-démocrate. Photo : Radio-Canada / Delphine Jung Dwight Wilson, membre de la communauté de Peguis, a aussi écouté le débat et compte bien voter, comme il l’a toujours fait, même s’il hésite. L’ambiance est différente dans les communautés cries de Peguis et de Fisher River, situées à un peu plus de deux heures de Winnipeg. La grande majorité des gens avec qui Espaces autochtones a discuté ne savent pas s’ils voteront ou ont déjà décidé de faire l’impasse sur le vote. À la station-service Mi Ki Nak, à l’entrée de Peguis, Brett, presque 30 ans, remplit le réservoir d’un client. Sans hésiter, il dit : Si Richard Cook, à gauche, a toujours voté, son fils Matthew, à droite, ne pense pas se rendre aux urnes. Photo : Radio-Canada / Delphine Jung Pas très loin, Richard et Matthew Cook s’apprêtent à quitter le stationnement. Le père, Richard, pense qu’il se rendra aux urnes, car il a déjà voté auparavant. Mais il aimerait avoir plus d’informations. Son fils, Matthew, quant à lui, n’ira sûrement pas voter. La circonscription de Churchill- Keewatinook Aski est peuplée à plus de 70 % d'Autochtones. Photo : Radio-Canada À Peguis comme à Fisher River, seuls deux partis sont présents au bord de la route et à l’entrée des maisons : le Parti libéral et le NPD. Aucun signe du Parti conservateur ni du Parti vert. Dans le petit centre commercial de Peguis, il y a même un dépliant à l'effigie de Rebecca Chartrand, au milieu d’annonces pour de prochains événements. Malgré tout, les habitants croisés à l’entrée ne savent pas qu’elle est Autochtone. La candidate Rebecca Chartrand veut tenter de ravir la place de la néo-démocrate Niki Ashton. Photo : Radio-Canada / Delphine Jung Est-ce que de savoir cela changera son vote, lui qui avait dernièrement voté pour le NPD? Impossible pour lui de se prononcer, en tout cas, sur ce qu’a apporté le dernier mandat de la néo-démocrate Niki Ashton. La candidate sortante, Niki Ahston a été élue à la tête de la circonscription de Churchill-Keewatinook Aski en 2008. (Photo d'archives)
Photo : La Presse canadienne / Justin Tang Bonnie, un sac d’épicerie à la main, se presse pour rejoindre son mari qui l’attend dans le stationnement. Elle raconte avoir voté à plusieurs reprises, notamment pour les libéraux. Mais ces dernières années, elle s’est abstenue, sans trop savoir pourquoi. Elle pense toutefois que le logement est une question essentielle sur laquelle les candidats devraient mettre l'accent. Selon Sydney Garrioch, candidat libéral défait en 2011 face à Mme Ashton, les membres des communautés du nord ont d’autres priorités que d’aller voter. Des priorités bien plus essentielles, comme avoir assez d’argent pour se nourrir. Clayton Sandy, gardien du savoir et conseiller culturel sioux pour MacDonald Youth Services, est du même avis. Clayton Sandy pense que les Autochtones doivent voter, même si ça se fait dans le contexte d'une organisation politique coloniale. Photo : Radio-Canada / Delphine Jung Un avis que partage Tyler Duncan. Cela ne remplace pas notre souveraineté. C’est un outil qu’on peut utiliser pour continuer de se battre pour nos droits. La course semble se faire à deux dans la circonscription de Churchill—Keewatinook Aski. Au moment d'écrire ces lignes, la libérale Rebecca Chartrand avait une légère avance sur son adversaire, Niki Ashton. Lors de sa dernière tentative, elle avait perdu par environ 900 voix. Niki Ashton représente cette circonscription, dont la population est à plus de 70 % autochtone, depuis 16 ans. Couvrant plus de 460 000 km2, un peu moins que l’Espagne, c’est un territoire qui porte le NPD dans son cœur. La candidate du Nouveau Parti démocratique est en poste depuis plus de 10 ans. Photo : Radio-Canada / Delphine Jung Elle fait référence à une attaque de sa rivale libérale, Rebecca Chartrand, qui a insisté sur le fait que le NPD ne réussira pas à former un gouvernement majoritaire, et donc ne pèsera pas lourd dans la prise de décisions. Mme Chartrand n'a pas refusé d'entrevue avec Espaces autochtones, mais compte tenu de son emploi du temps, nous avons eu du mal à trouver un moment propice pour lui parler. Toutefois, dans une entrevue accordée à CBC, elle soulignait que N'empêche, la députée néo-démocrate sortante est populaire ici. Il y a une loyauté envers le NPD manitobain. À juste titre! Mais le NPD fédéral n’a rien apporté à notre circonscription. Ce serait absurde de continuer d’élire Mme Ashton, car elle n’a rien à offrir. Le jeune homme compte plutôt voter stratégiquement. Il estime que le NPD n’aura plus le statut de parti officiel après ces élections; or Selon Dwight Wilson, Niki Ashton continue de gagner, Le candidat défait en 2011, Sydney Garrioch, livre aujourd’hui son analyse. Une théorie que confirme Tyler Duncan. Il compte bien voter libéral. Personne n’a le droit de se plaindre sans exercer son droit de vote
, soutient-il en entrevue avec Espaces autochtones.
Je penche pour les conservateurs. Je veux ce qu'il y a de mieux pour Peguis, surtout avec les inondations que nous subissons depuis des années. Pour moi, il s'agit de savoir qui passera à l'action, et non qui se contentera de faire des promesses
, dit-il.Entre hésitation et abstention
Jeene vote pas, je n’ai même jamais voté. Ça ne m’intéresse pas. Je pense que ce sont plutôt les plus âgés qui s’intéressent à la politique
.
Je comprends pourquoi certaines personnes ne le font pas, surtout après la façon dont Jody Wilson-Raybould a été traitée pour avoir défendu ce qui est juste [l’ancienne ministre de la Justice et des Anciens Combattants a démissionné dans la foulée de l’affaire SNC-Lavalin, NDLR]. Ils ont réduit au silence l'une des voix autochtones les plus fortes. Mais je continue de penser qu'il est important de se montrer et d'essayer de faire la différence
, indique de son côté Dwight Wilson.
J’ai vu ses panneaux, mais je ne savais pas qu’elle était Autochtone
, explique Sheldon, membre de Fisher River, alors qu’il termine une cigarette dans sa voiture. 
Peut-être, je ne sais pas… Je pense que je me déciderai plus tard, quelques jours avant le jour du vote. Je dois plus me renseigner sur ce que les candidats proposent
, précise-t-il sans grand entrain. 
Le vote autochtone
Il y a aussi un manque de connaissances. C’est important de comprendre le système
, ajoute-t-il.
C'est à nous de nous organiser, d’éduquer les gens pour qu’ils comprennent les enjeux et qu’ils votent. Les gens ne comprennent pas le pouvoir du vote. Et même si c’est un système colonial, ça reste que les députés sont des gens qui prennent des décisions pour nous
, dit-il.C’est le système avec lequel on doit travailler, qu’on le soutienne ou pas. Nous devons faire avec ce qu’on a pour porter nos préoccupations au niveau fédéral
, soutient-il.Un duel entre la libérale et la néo-démocrate

Nous avons une longue histoire dans cette région pour laquelle nous nous battons, et c’est insultant de dire que ça ne sert à rien de voter pour le NPD. C’est comme dire qu’aucun vote ne compte
, explique Mme Ashton en entrevue avec Espaces autochtones.Niki Ashton n'est pas Autochtone [...]. Je pense qu'il faut se baser sur les compétences de la personne et sur ce qu'elle apporte, mais la démocratie exige aussi des changements
.Le NPD fédéral est associé aux politiques provinciales du NPD, notamment sur la chasse et les initiatives liées au logement dont nos peuples ont bénéficié durant des années
, dit Tyler Duncan.l’influence réelle vient du fait d’avoir un député sur les bancs du gouvernement, alors je vais voter libéral
.mais cela ne signifie pas que les gens sont satisfaits
. De nombreux électeurs autochtones ont soutenu le NPD par espoir et parce que c'est ainsi que leurs familles ont voté. Mais il est juste de se demander maintenant si cette loyauté a été réellement respectée ou si elle a simplement été considérée comme acquise
, ajoute-t-il.Les gens sont familiers avec le NPD dans la circonscription. Ce n’est pas vraiment le candidat qui compte, mais le parti qu’il représente
, dit-il, ajoutant que selon lui, le fait que Mme Chartrand soit Autochtone n’aura que peu d’influence dans le résultat du vote. Même si le ou la candidate n’avait pas été Autochtone, j’aurai tout de même voté libéral
, conclut-il.
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