Le port de Belledune peut-il devenir une infrastructure d’intérêt national?
La première ministre du Nouveau-Brunswick estime que les ports de la province ont le potentiel d’offrir au reste du pays un accès accru à des marchés internationaux et demande ainsi au fédéral d’en faire des infrastructures d’intérêt national. Cette reconnaissance suffira-t-elle à faire débloquer les ambitieux projets du port de Belledune? Certains experts en doutent.
Comme ses homologues provinciaux, Susan Holt a présenté lundi au premier ministre du Canada sa liste de projets d’infrastructures d’envergure nationale qui devraient être rapidement financés et réalisés par le gouvernement fédéral.

La première ministre du Nouveau-Brunswick, Susan Holt, a dressé un bilan positif de sa réunion en Saskatchewan avec ses homologues provinciaux et avec le premier ministre du Canada, Mark Carney.
Photo : La Presse canadienne / Liam Richards
En ondes à l’émission La matinale le mercredi suivant, la première ministre du Nouveau-Brunswick a dit que les priorités de son gouvernement sont en phase avec celles du fédéral.
Avec nos projets de ports, le port de Belledune et le port de Saint-Jean, il y avait de beaux projets que nous avons soumis pour démontrer leur importance dans un commerce international diversifié
, a-t-elle dit au micro de Radio-Canada.
Selon Susan Holt, les projets pour les ports de Saint-Jean et de Belledune présentés à Ottawa sont d’une valeur de 300 millions de dollars.
Le PDG du port de Belledune, Denis Caron, explique qu’un des projets présentés par la province consiste à doter Belledune d’un cinquième terminal qui permettrait d’accueillir de plus gros navires.
Les plus gros navires que l’on peut accueillir sont de 80 000 ou 90 000 tonnes et ils nécessitent une profondeur d’eau de 14 ou 15 mètres. Aujourd'hui, on parle plutôt de navires de 150 000 à 200 000 tonnes, donc, pour les recevoir, ça prend de l’eau beaucoup plus profonde, soit 20 mètres
, explique Denis Caron.

Le président-directeur général du port de Belledune, au Nouveau-Brunswick, Denis Caron. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada
En étant capable d'accueillir de plus gros navires, l’administration portuaire de Belledune fait le pari de pouvoir attirer davantage de clients.
Des experts sceptiques
Selon Brian Slack, un professeur à l’Université Concordia qui s’intéresse au transport maritime et à l’intermodalité dans le cadre de ses recherches, les caractéristiques physiques du port de Belledune sont certainement des atouts intéressants, mais ils ne suffiront pas à faire de cette infrastructure portuaire une plaque tournante du commerce international au Canada.
La profondeur d’eau n’est pas un élément déterminant dans le transport maritime de nos jours
, a-t-il indiqué dans un courriel envoyé à Radio-Canada. Il faut avoir un marché, un produit à transporter, capable de relier les fournisseurs et les clients.

Certains ports avec des niveaux d'eau peu élevés, comme celui de Montréal, sont devenus importants en raison de leur proximité avec d'autres grands centres. (Photo d'archives)
Photo : Getty Images / SEBASTIEN ST-JEAN
Son collègue à l’unité départementale des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Rimouski, Emmanuel Guy, abonde dans ce sens.
On dit souvent en transport que la demande, c’est une demande dérivée, c'est-à-dire qu’elle dépend de la demande pour un produit
, dit ce professeur.
La question de la profondeur est importante. C’est sûr que des profondeurs pouvant atteindre 20 mètres, c’est un avantage très important. On en parle beaucoup dans le monde du transport, avec raison, mais ce n’est pas parce qu’un port a une grande profondeur qu’il a un grand potentiel.
Il cite l'exemple du port de Montréal, devenu un joueur important dans le secteur portuaire du pays non pas parce qu’on y trouve des profondeurs d’eau considérables mais plutôt en raison de sa proximité avec d’autres marchés et de l’excellente interconnectivité vers ceux-ci, notamment Toronto, Détroit et Chicago.
Emmanuel Guy reconnaît néanmoins que pour un port à vocation industrielle qui se spécialise dans le vrac, comme celui de Belledune, un terminal avec une profondeur de 20 mètres pourrait jouer en sa faveur puisque cela permettrait d'accueillir de plus gros navires.
Conjoncture favorable à Belledune?
L'administration du port dit déjà être en pourparlers avec une compagnie minière du nord du pays qui souhaite y acheminer du minerai, mais l’absence de terminal d’une profondeur de 20 mètres rend impossible l’accueil de navires de 200 000 tonnes, ce qui compromet la signature de cette entente.
Il y a beaucoup de mines au Labrador, dans le nord du Québec, même au Nunavut, donc on travaille avec le secteur minier justement pour apporter les minéraux critiques vers le Canada, vers le port de Belledune, pour les retourner dans des marchés à l'étranger
, dit M. Caron.
Il ne s’agit d’ailleurs pas du seul projet qui cadre avec la stratégie d'infrastructures critiques du fédéral visant à diversifier l’économie canadienne et à la rendre moins dépendante des États-Unis, affirme Denis Caron.
Le fait que l’on trouve sur le territoire du Nouveau-Brunswick 21 des 34 minéraux critiques désignés par le gouvernement canadien – des matières précieuses que souhaite exploiter le gouvernement de Susan Holt – présente aussi des occasions à Belledune.
Et c’est sans compter le fait que le Canada dit vouloir trouver de nouveaux marchés pour des ressources naturelles aujourd'hui expédiées aux États-Unis.

Plutôt que d'expédier la potasse aux États-Unis, Denis Caron imagine que cette ressource tirée des mines de la Saskatchewan pourrait transiter par le port de Belledune avant d'être envoyée vers d'autres marchés à l'étranger. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Cory Herperger
Denis Caron se permet par exemple de rêver que le port de Belledune puisse un jour permettre l’exportation de la potasse de la Saskatchewan, un minerai essentiel à la fabrication de plusieurs engrais chimiques.
Il y a aussi des produits de l’Ouest canadien, comme de la potasse, que l’on peut importer par rail et la mettre sur les navires. En grande partie, elle est exportée aux États-Unis, environ 90 %, mais si on veut diversifier nos marchés, on peut l’envoyer ailleurs. C’est une autre possibilité
, imagine-t-il.
S’il va un jour de l’avant, ce grand projet de carrefour énergétique vert du port pourrait aussi s’inscrire dans cette grande stratégie de diversification de l’économie canadienne puisqu’il permettrait de transformer les minerais qui arrivent à Belledune, comme on le faisait autrefois à la fonderie Brunswick, mais cette fois-ci de manière durable, s’enthousiasme Denis Caron.
On a déjà fait tout ça. L’objectif pour l’avenir, c’est de faire la même chose, de l’industriel, mais avec de l’énergie propre. Au lieu de prendre le mazout, le charbon, on va prendre de la biomasse de la centrale [thermique de Belledune, si elle est reconvertie], du gaz naturel qui pourrait être acheminé par oléoduc. On peut prendre aussi de l’hydrogène lorsqu’il va être produit ou on peut produire du méthanol
, énumère-t-il.

En novembre 2019, Glencore avait annoncé la fermeture de la fonderie de Belledune, au Nouveau-Brunswick. L'administration du port de Belledune espère pouvoir faire revivre le secteur industriel de la région grâce à des sources d'énergie verte. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada
Même si plusieurs spécialistes estiment que les projets d’hydrogène vert ne pourront pas se réaliser en raison des conditions du marché, le port de Belledune affirme que des clients européens sont encore intéressés par ce projet. De toute façon, il existe aussi des occasions pour produire d’autres carburants verts, comme du méthanol, qui pourrait être utilisé dans l’industrie maritime, avance Denis Caron.
Brian Slack demeure néanmoins sceptique et ne pense pas que ces projets pourront se réaliser. Sachant que l’hydrogène vert ne semble pas être la panacée promise, il se demande quels nouveaux produits le port pourrait un jour espérer exporter. Plusieurs questions et des défis logistiques demeurent en suspens, selon lui.
Quels produits le Canada va-t-il vouloir exporter plutôt que de les envoyer aux États-Unis? C’est la question. Du pétrole et du gaz? Il faudra un oléoduc. La potasse? Il faudra voir si le CN aura la capacité de l’acheminer
, s’interroge ce spécialiste.
Il se demande aussi si les minéraux critiques pourraient être une planche de salut.
N'étant pas géologue, je ne peux pas commenter, mais le Nouveau-Brunswick a des réserves exploitables, alors oui [...]. La proximité des marchés est un facteur déterminant pour les ports, mais les plus "isolés" peuvent réussir s’ils ont une ressource exploitable
, concède-t-il en citant l’exemple de Sept-Îles.
Avec des informations de l'émission La matinale
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