L’amour en RPA
L’amour est universel. À toutes les époques de notre vie, nous aimons. À la petite école, qui n’a pas eu de préférence pour un petit garçon ou une petite fille unique à nos yeux? À l’adolescence, à la vie adulte, l’amour est passé dans la vie de pratiquement tous les humains. Une fois rendu à l’âge des cheveux blancs, l’amour est toujours bien vivant. « L’amour ne meurt pas », dit-on. Non… il ne meurt pas et, si ça se trouve, il est encore plus beau qu’à 20 ans.
Comme les deux doigts de la main

Lise et Gratien vivent au Manoir des ormeaux, à Trois-Rivières, depuis deux ans.
Photo : Radio-Canada / François Genest
Lise Carignan et Gratien Cossette s’apprêtent à sortir. Lise aide son époux à attacher son manteau, replace son col. Elle éclate de rire. Grand farceur, Gratien lui a sans doute fait une de ses fameuses blagues. Après 65 ans de mariage, ils sont toujours aussi amoureux, encore plus complices.
Gratien et Lise se sont connus dans leur village de Saint-Luc-de-Vincennes. Grand timide, le jeune homme faisait tout en son possible pour ne pas passer devant la maison de Lise.
Y avait deux, trois filles sur la galerie qui regardaient passer le p’tit bonhomme. Je marchais de travers. J’avais essayé de me trouver un chemin pour ne pas passer devant.
Il avoue que Lise lui était tombée dans l’œil. Je lui trouvais toutes les qualités, je ne lui voyais pas de défauts.
Le problème était que sa belle se destinait à une vie religieuse. Pendant son noviciat au couvent, ses amies lui disaient : Gratien t’attend.
Mais juste avant de prononcer ses vœux, elle s’est rendu compte qu’elle n’était pas faite pour la vie religieuse. Elle a quitté le couvent. La première pensée que j’ai eue, c’est : Gratien est-il tout seul?
À ce moment, un des amis de Gratien s’est empressé d'aller le voir pour lui dire : Gratien! Tu ne devineras jamais! J’ai une grosse nouvelle à t’apprendre.
Gratien lui a répondu : Je le sais! Lise est sortie.
Il l’avait pressenti.

Le couple a célébré son 65e anniversaire de mariage en 2024.
Photo : Radio-Canada / François Genest
Leur histoire a pris une tournure sérieuse alors qu'un soir les jeunes s’apprêtaient à rejoindre un groupe pour aller danser à Lac-à-la-Tortue. Les amis de Gratien lui ont dit d’aller les attendre chez Lise. Finalement, les deux ne sont jamais allés danser. On a passé la veillée au salon
, se rappelle Lise dans un grand éclat de rire.
Au cours de leurs fréquentations, elle a rapidement compris que Gratien n’était pas un homme de grandes déclarations. Quand ça a fait longtemps [qu’on passait nos veillées au salon], il voulait m’embrasser, mais il ne savait pas trop comment. Il avait écrit dans un carton d’allumettes : bon pour un baiser. Puis il me montre ça
, se remémore Lise avec un grand sourire. Gratien se défend en rappelant que la jeune femme se destinait à devenir religieuse. Il y avait de quoi freiner ses ardeurs. C’était gênant pour moi. Mes mains restaient sur moi!
Après deux ou trois ans de fréquentation, le couple s’est marié. Ils ont eu trois enfants. Comme la majorité des couples de l'époque, Lise est restée à la maison alors que Gratien travaillait pour faire vivre sa famille.
Lise repense à toutes ces années. Les épreuves… On n’a pas eu vraiment de grosses épreuves, de chicanes. Lui était pas parlant...
Je ne suis pas un obstineux
, confirme Gratien. Lise ajoute qu’elle ne l’est pas non plus. Le couple est demeuré très proche.
On se promène ici et on se tient tout le temps la main. On ne se lâche pas. On aime ça être proches
, confie Lise. On joue ensemble, on fait des activités ensemble. On est comme les deux doigts de la main
, affirme Gratien.
Avoir besoin l’un de l’autre

Jocelyne Ouellet et Marcel Descôteaux sont mariés depuis 55 ans.
Photo : Radio-Canada / François Genest
C’est à l’église que Jocelyne est littéralement tombée sous le charme de Marcel. Ils vivaient tous deux dans des paroisses voisines. Elle dans celle de Sainte-Cécile, à Trois-Rivières, lui dans celle de Notre-Dame-des-Sept-Allégresses. Quand je l’ai vu, j’ai su que c’était lui!
raconte Jocelyne. La chance était de son côté, car le coup de foudre a été réciproque. Ça a cliqué! Demandez-moi pas pourquoi, ça a cliqué!
confirme Marcel.
Elle avait 16 ans, lui en avait 22. Il venait me chercher à l’école. J’étais à l’école Sainte-Ursule. Il étudiait pour être prof. J’étais contente. J’étais bien fière de ça.
Après six ans de fréquentation, ils se sont mariés. Ils ont eu deux filles qu’ils qualifient d’adorables. C'est pas toujours un lit de roses
, confie Marcel en repensant à toutes ces années ensemble. C’est pas toujours les fleurs. Non, on a nos choses. On se parle, on se pardonne
, ajoute Jocelyne.
Marcel raconte que tout dernièrement il se tracassait pour son épouse. Elle éprouvait des problèmes de santé et semblait plus déprimée qu’à l’habitude. Au début, ça commençait à me peser lourd sur le dos, je ne le disais pas, je le gardais
, confie Marcel. Je ne voulais pas qu’elle se stresse plus. Un moment donné [je lui ai dit] : "Faut qu’il se passe de quoi, chère".
Il faut dire que le couple vit une étape importante, il est arrivé en résidence depuis huit mois à peine, après avoir vécu en complète autonomie. Même si les deux affirment qu’ils y sont bien, ils ajoutent dans la foulée qu’il y a des deuils à faire.
Je me sentais pris, pris, pris
, confie Jocelyne. Je me suis dit : "Jo, faut que tu changes ton optique de vie".
Puis elle s'est mise à s'impliquer et à participer aux activités.

Marcel et Jocelyne savourent le temps passé ensemble.
Photo : Radio-Canada / François Genest
Ces changements de vie, le corps qui ne suit plus comme avant, rappellent que le temps passe et que doucement, la peur de perdre l’autre s’installe.
On vieillit, on pense, on a peur de perdre l’autre. Parce que notre vie a tellement été ensemble, soudés. Beaucoup de personnes s’isolent après ça. Je me dis qu’il ne faut pas que je pense à ça. Dans le temps comme dans le temps!
Le couple s’adapte doucement à sa nouvelle vie. C’est un amour qui grandit d’une façon différente
, raconte Marcel, qui se montre désormais plus affectueux et attentif. On est allés au cinéma, il m'a pris la main. Sur le coup, vous allez trouver ça bizarre, ça faisait tellement longtemps
, témoigne Jocelyne, qui dans un même souffle affirme : Je suis vraiment amoureuse de Marcel
. Même s’il ne le dit pas, on peut lire dans les yeux brillants de Marcel qu’il est tout aussi amoureux de sa Jocelyne. Pour le couple, ce temps passé ensemble est précieux.
C’est notre nouvelle vie, il faut la découvrir, il faut foncer, pas rester stable.
Se retrouver après plusieurs années

Hélène Desaulniers et Denis Abran se fréquentent depuis un an et demi à la résidence.
Photo : Radio-Canada / François Genest
L’histoire d’Hélène et de Denis relève de l’improbable, comme si ces deux personnes étaient destinées à être ensemble.
Il y a une cinquantaine d’années, ils vivaient tous les deux sur la rue Milot, dans le secteur de Cap-de-la-Madeleine. Il avait 17 ans, elle en avait 15. Ils se plaisaient et se voyaient souvent. Mes parents étaient bien sévères, ils ne voulaient pas que j’aie de chum. Ils voulaient que je continue mes études
, se rappelle Hélène. On s’est perdus de vue
, poursuit Denis. Je travaillais à la banque et j’ai été transféré à Granby. On ne se fréquentait plus.
Ils ont vécu chacun leur vie. Denis s’est marié en 69, Hélène en 71. Elle s’est divorcée quelques années plus tard, elle a ensuite eu un autre conjoint qui est récemment décédé. Denis a perdu son épouse, qui est également décédée, il y a 10 ans. Hélène s’est installée au Manoir côte Richelieu, dans le secteur de Trois-Rivières-Ouest, Denis, au Manoir des ormeaux, secteur de Cap-de-la-Madeleine.
C’est au cours d’un tournoi de cartes interrésidences qu’ils se sont revus. On était bien contents de se voir
, se remémore Denis. Je lui ai dit que j’étais veuve
, raconte Hélène. Denis lui a dit qu’il était veuf lui aussi. Il m’a dit : "Je vais aller te voir prochainement".
Ne conduisant plus en raison de la maladie de Parkinson, Denis a fini par trouver un moyen de la revoir. Le lendemain, il a pris l’autobus pour venir me voir.
La voix de Denis s’étrangle par l’émotion, ses yeux s’embuent. Une heure d'autobus…
, dit-il dans un sanglot en se rappelant ce moment. C’est le destin, je pense
, ajoute Hélène. Elle est venue s’installer dans la même résidence que lui après quelque temps.

Hélène confie que Denis est bon pour elle.
Photo : Radio-Canada / François Genest
Aujourd’hui, c’est bien, parce qu’on a chacun notre appartement. On vit en couple, mais séparé
, raconte Denis, ajoutant qu’ils ne dorment pas ensemble, car sa maladie provoque des mouvements involontaires. Moi, ça ne me dérange pas, sa maladie
, affirme Hélène, qui en a vu d’autres. Elle a travaillé 30 ans dans le milieu hospitalier. Mais Denis tient à être clair sur ce sujet. Je lui ai dit : "Je ne veux pas que tu prennes soin de moi jusqu’à ce que je meure". J’ai pas peur de mourir
, ajoute-t-il. Mais pour l’instant, Denis vit. Il profite de chaque beau moment que la vie lui apporte.
Quand j’ai rencontré Denis, ça faisait un an que mon conjoint était décédé.
Hélène ajoute que cette rencontre l’a aidée à traverser son deuil. Elle n’était pourtant pas prête à rencontrer une nouvelle personne, mais lui, je le connaissais. On a des souvenirs. On se remémore beaucoup de souvenirs
.

Hélène et Denis croient que le destin les a réunis.
Photo : Radio-Canada / François Genest
Collés comme deux jeunes amants, les amoureux sont affectueux l’un envers l’autre, Denis prend la main d’Hélène, elle lui caresse le dos. J’aime bien l’embrasser
, déclare Denis, les yeux pétillants. Même à notre âge, on a encore besoin d’affection
, avoue Hélène.
Ce qui est bien aujourd’hui, c’est qu’il n’y a personne qui nous juge
, ajoute-t-elle. Denis ne se dit pas gêné d’embrasser son amoureuse dans le corridor. On ne se cache pas, on n’a rien à cacher. On s’aime. On est heureux.

On aime à tout âge.
Photo : Radio-Canada / François Genest
À la résidence pour aînés, chaque couple porte son histoire. On remarque qu’à ce moment de leur vie, leur amour est aussi candide qu’au début de leur vie.
Selon la technicienne en travail social Nancy Comtois, c’est parce qu’ils ont moins de barrières. Ils sont plus dans l'appréciation du moment, sans question du passé, du futur, ils sont dans l'ici, maintenant, un peu comme on l'est à l'adolescence finalement.
De l’adolescence jusqu’à l’âge des cheveux blancs, dans chaque milieu de vie, l’amour fraie son chemin dans le cœur des humains. Ce qui nous fait réaliser que tant qu’il y a de la vie, il y a de l’amour.
Advertising by Adpathway




