Les fruits de l’Okanagan risquent-ils de disparaître?
Cerises, pêches, choux-fleurs, salades... Les prix de certains fruits et légumes locaux flambent parfois soudainement, lorsque les changements climatiques perturbent les récoltes. Et la Colombie-Britannique n’est pas épargnée. Les producteurs de fruits de l'Okanagan payent le prix fort face à ces perturbations climatiques.
Les changements climatiques m'ont touché sur le plan mental, physique et financier. Toute ma vie en a été bouleversée
, confie Deep Brar, vice-président de l'Association des producteurs de fruits de la Colombie-Britannique.

Deep Brar, producteur de fruits en Colombie-Britannique, a subi de lourdes pertes en 2024, la totalité de ses pêches et 80 % de ses cerises.
Photo : Radio-Canada / Camille Vernet
Durant une journée d’hiver ensoleillée, l'inquiétude se lit sur le visage de l'arboriculteur, un homme robuste, mais marqué par le poids des dernières années, pendant qu'il inspecte l'état de ses arbres fruitiers.
Une branche morte, encore une branche morte, ici, la moitié de l'arbre est mort, cet arbre est complètement mort
, constate-t-il, désignant le grand nombre de branches et d'arbres ravagés. Les effets du gel sont pires que ce à quoi il s'attendait.
La vague de froid extrême de janvier 2024 a frappé la région de plein fouet, causant des dégâts considérables dans les vignes, les cerisiers et les pêchers.
En 30 à 40 heures, nous sommes passés de plus 6 à environ - 25 à - 27 degrés. Cet énorme changement de température a provoqué un choc et gelé les bourgeons qui devaient produire des fruits, endommageant gravement certains arbres.
Deep Brar a perdu la totalité de sa récolte de pêches.
Nous n'avions aucune pêche. Pas même une seule pour notre famille. Il ne restait plus rien.
Et une grande partie de sa production de cerises a été anéantie. La vallée a récolté environ 20 % de ses cerises.
Sa ferme, perchée sur une colline surplombant le lac Okanagan, se trouve à Summerland, à une quarantaine de minutes de la ville de Kelowna. L’arboriculteur a grandi dans ce verger. Avant lui, c'est son père qui cultivait ses terres.
En 40 ans, mon père n'a jamais rien vu d'aussi dévastateur pour l'Okanagan.
Autour, des rangées de vignes dessinent des lignes sur les collines. Chaque année, elles attirent les touristes venus déguster les vins de la région. Or, les vendanges ont été catastrophiques en raison du gel de l’an dernier, qui a réduit la production de vin de 97 %.
Des événements extrêmes année après année
Les événements climatiques extrêmes se sont succédé ces dernières années. En 2021, une vague de chaleur sans précédent a entraîné une baisse importante de la production de fruits.
Puis, à la fin du mois de décembre 2022, une vague de froid prolongée a frappé l'industrie, avec des températures chutant jusqu'à - 30 °C.
L'année 2023 a ensuite été marquée par une combinaison de gel, de sécheresse et de chaleur extrême. La production fruitière de la province s'est effondrée, atteignant son plus bas niveau en plus de 10 ans.

Des vagues de froid extrêmes ont eu des effets dévastateurs sur les vergers de l'Okanagan.
Photo : Radio-Canada / Camille Vernet
C'est dévastateur. Il n'y a plus de constance. Les récoltes n'ont plus jamais été les mêmes
, déplore Deep Brar.
Ces variations brutales, aux conséquences désastreuses pour les agriculteurs, se produisent de plus en plus rapidement et sont amplifiées par les changements climatiques, un phénomène appelé « coup de fouet climatique ».
Les pertes financières sont énormes. Nous sommes passés d'une situation où nous pouvions peut-être tenir toute l'année à une situation où nous devions compter sur toutes les économies que nous avions réalisées pour passer d'une année à l'autre
, explique Deep Brar.
Si les agriculteurs absorbent une grande partie de ces chocs, qu'en est-il du consommateur?
Les fruits et légumes, un produit de luxe
Une étude publiée en mars 2024 dans Nature Communications Earth & Environment montre que, dans plus de 100 pays sur environ 30 ans, les chaleurs extrêmes auraient augmenté l'inflation.
Les extrêmes de chaleur réduisent la production agricole et peuvent entraîner une augmentation des prix, en particulier des prix des aliments
, explique Maximilian Kotz, coauteur de l’étude et chercheur postdoctoral au Barcelona Supercomputing Center.
Six mois après la publication de l’étude, il a pu observer les résultats en temps réel. Le prix du riz au Japon a augmenté d'environ 50 %. Et après la vague de chaleur qu'ils ont eue en août en Chine, les prix des légumes ont augmenté d'environ 30 %.
En 2022, la Californie et l'Arizona ont connu une longue vague de chaleur très importante.
Ces deux États représentent à eux seuls environ 80 % des légumes frais. Aux États-Unis, il y a eu des augmentations substantielles du prix de ces produits
, ajoute Maximilian Kotz.
La qualité et la productivité des cultures menacées
Le Canada importe environ 75 % de tous ses fruits et 50 % de tous ses légumes, à l'exception des pommes de terre, selon Kushank Bajaj, chercheur postdoctoral, à l'Institut des ressources, de l’environnement et de la durabilité de l’Université de la Colombie-Britannique.

La production de fruits et légumes est extrêmement vulnérable aux aléas climatiques, révèle Kushank Bajaj, chercheur postdoctoral à l'Université de la Colombie-Britannique.
Photo : Radio-Canada / Camille Vernet
Le chercheur s’est intéressé aux prix en gros de 18 fruits et de 16 légumes de 2010 à 2022 au Canada, en cartographiant les flux interprovinciaux et les importations.
Notre production de fruits et légumes est extrêmement sensible aux extrêmes climatiques. Les vagues de chaleur peuvent avoir un impact sur la quantité et la qualité de la production de fruits et légumes
, explique Kushank Bajaj.
Ses recherches, qui font actuellement l'objet d'une évaluation par les pairs, révèlent que les changements climatiques ont eu un impact sur la vente en gros au Canada entre 2010 et 2022.
Les prix de certains fruits et légumes auraient augmenté, tandis que d'autres auraient baissé en fonction des événements météorologiques extrêmes.
Nous avons constaté que les prix de la laitue augmentent en moyenne de 36 % à chaque événement de chaleur extrême, et ceux du chou-fleur, d'environ 30 %
, précise-t-il.

Les différents types de salade peuvent être touchés par les changements de températures extrêmes.
Photo : iStock / baranozdemir
Le froid extrême a quant à lui surtout touché les avocats, provoquant une augmentation de 37 % du prix.
En revanche, le prix de certains fruits et légumes a baissé. Le prix des pommes, par exemple, a baissé de 8 % en raison de la chaleur extrême.
Un grossiste nous a dit que la chaleur avait endommagé les pommes, les rendant moins attirantes et donc moins chères
, explique-t-il. Toutefois, les augmentations de coûts sont plus importantes que les réductions de coûts.
Le gérant d’un marché de quartier à Vancouver, Danial Shahroknian, confirme que les événements climatiques extrêmes ont des répercussions majeures sur l’approvisionnement de son commerce.
Les prix sont vraiment montés en flèche, mais cela ne profite pas aux détaillants. Nous connaissons des pénuries de produits de base, de légumes et de fruits partout. Ça se reflète dans la chaîne d'approvisionnement, et nous en voyons les effets.
Ces pénuries l'obligent à importer de pays avec lesquels il n'a pas l'habitude de faire des affaires. Par exemple, un piment. Nous devons le faire venir du Pakistan en plein hiver, quand il n'y a rien du Mexique
, dit-il.
Alors que les céréales font l'objet de nombreuses études, les fruits et légumes sont souvent négligés dans les recherches sur l'impact des changements climatiques en agriculture, déplore le chercheur.
On sait que 70 à 80 % des Canadiens ne consomment pas suffisamment de fruits et de légumes. Et l'une des raisons de cette situation, c'est le prix élevé des fruits et légumes
, dit-il.
Le Canada est moins exposé aux extrêmes météorologiques que d'autres régions d'approvisionnement, soutient-il, il est donc important de soutenir les petites et moyennes entreprises agricoles canadiennes et d’accroître la production nationale.
Arboriculteurs : la résilience à l'épreuve
Les fermiers ont toujours su s'adapter aux aléas climatiques, mais ces événements, les uns à la suite des autres, menacent la production de fruits de la région. Les producteurs sont plus inquiets cette année qu'ils ne l'ont été par le passé, parce que le climat est bouleversé. Nous ne savons pas ce qui va se passer
, soutient Deep Brar.
Pour soutenir les agriculteurs faisant face aux conditions météorologiques extrêmes, le gouvernement de la Colombie-Britannique a annoncé en janvier 2025 un programme de résistance au changement climatique pour les arbres fruitiers, doté d’un budget de 5 millions de dollars.
Ce programme vise à aider les exploitations agricoles à mieux se protéger contre le froid.

Il est possible pour les arboriculteurs de voir s'ils vont avoir une bonne année ou non bien avant l'apparition des bourgeons.
Photo : Radio-Canada / Camille Vernet
Nous sommes satistaits du soutien de la province, mais c'est loin d'être suffisant. Les fonds se sont rapidement épuisés, car les mesures de protection sont extrêmement coûteuses. Nous avons besoin d'une aide immédiate pour nous remettre sur pied.
Face aux défis du gel, les viticulteurs de l'Okanagan essaient diverses techniques de protection, notamment l'isolation à la paille, l'utilisation de géotextiles pour retenir la chaleur, et même des lampes DEL à infrarouges.
Cependant, ces techniques peuvent être coûteuses et ont leurs limites.
Notre étude montre que les pays riches ne semblent pas mieux s'en sortir que les pays pauvres en termes de réponse aux prix des aliments, ce qui est surprenant
, note Maximilian Kotz. Cela indique qu'il pourrait y avoir des limites à l'adaptation.
Les chercheurs ont constaté que ces effets sur l’agriculture vont s'amplifier considérablement, en particulier dans les scénarios où les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas atténuées et, donc, que les températures continuent d'augmenter.
La chose la plus claire que nous constatons, c'est que la réduction des émissions de gaz à effet de serre réduit les effets futurs.
L'année dernière, Danial Shahroknian a constaté que les prix des pêches avait doublé dans les supermarchés de la région de Summerland.

Les pêches ont manqué en 2024, au point que certains marchés ont dû en importer des États-Unis.
Photo : Radio-Canada / Geneviève Lasalle
Lorsque nous ne disposons pas de producteurs locaux, nous devons faire appel à des partenaires étrangers, ce qui entraîne des coûts supplémentaires liés aux taux de change et aux frais de transport.
Il s'attend à ce que les prix des pêches soient à nouveau élevés cette année, en raison d'une production réduite dans l'Okanagan.
Les fruits de l'Okanagan : une production en voie d’extinction?
Dans la vallée de l'Okanagan, la situation est si difficile que certains producteurs cessent leurs activités. Mon oncle, qui vit juste de l'autre côté de la colline, veut arrêter
, se désole Deep Brar.
C'est un travail éreintant que nous aimons faire. Mais s'il n'y a pas de retour et, après quatre ans, cela peut devenir très éprouvant
, ajoute-t-il.
Deep Brar, pour sa part, veut continuer, tant que cela sera possible.
Les bourgeons ont l'air bien, je suis très optimiste
, constate-t-il au pied de ses cerisiers. C'est donc une lueur d’espoir pour la récolte à venir, à condition que le climat coopère.
Nous voulons pouvoir produire de la nourriture pour que tout le monde puisse manger. C'est le but ultime. Et nous sommes passionnés par cela. Nous croyons en nous. Et je sais que le public croit en nous
, conclut-il.

Malgré le froid extrême de l’an dernier, les cerisiers montrent des signes de renouveau. De nouveaux bourgeons apparaissent déjà en ce mois de janvier.
Photo : Radio-Canada / Camille Vernet
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