Peut-on changer de personnalité après une greffe de cœur?
Des patients qui développent soudainement de nouveaux goûts après leur greffe de cœur, d’autres qui soutiennent que leur donneur leur a transmis des souvenirs ou des émotions : les histoires décrites dans une étude publiée dans la revue de médecine Cureus ont de quoi frapper l’imaginaire.
Des histoires comme celle de l’Américaine Claire Sylvia. Cette ancienne danseuse a raconté avoir commencé à sentir, après sa transplantation cardiaque, l’envie inexplicable de consommer de la nourriture qu’elle avait toujours détestée, comme des croquettes de poulet.
Ces aliments, est-il écrit dans l’étude, étaient justement ceux dont raffolait son donneur, qui aurait même été retrouvé mort avec des croquettes de poulet dans sa veste.
Jimmy, 9 ans, s’est quant à lui fait transplanter le cœur d’une fillette de 3 ans. Après la chirurgie, la mère du garçon a remarqué que son fils s’était tout d’un coup mis à avoir une phobie de l’eau.
Ce que Jimmy ignorait, selon le témoignage de sa mère, c’est que sa donneuse était morte noyée.
D’autres receveurs disent notamment avoir développé des intérêts musicaux, des attirances sexuelles ou des souvenirs qui semblent coïncider avec ceux de leur donneur.
Ces histoires intrigantes ne sont pas nouvelles. L’étude publiée dans Cureus (Nouvelle fenêtre) (en anglais) est une recension de littérature scientifique. Les auteurs, des chercheurs en médecine de différentes universités d’Arabie saoudite et de Bahreïn, y analysent les exemples de potentiels changements de personnalité postgreffe cardiaque décrits dans les études des dernières décennies.
Ces cas restent anecdotiques, mais les témoignages ont été assez remarquables pour susciter intérêt et questionnements dans la communauté scientifique. Depuis la parution de l’étude, l’an dernier, une pléthore d’hypothèses ont été évoquées pour tenter d’expliquer de telles observations.
Radio-Canada s’est entretenue avec divers experts en cardiologie et en psychologie pour avoir l’heure juste.
[C’est] un sujet franchement intéressant et fascinant. Beaucoup plus de questions que [de] réponses évidemment
, avertit d’entrée de jeu Nicolas Noiseux, chirurgien cardiaque et directeur en recherche cardiovasculaire au Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM).
Une mémoire transmise par les cellules?
Selon les auteurs de l’étude, une des principales explications potentielles des transformations rapportées après des greffes de cœur repose sur le concept de mémoire cellulaire. Cette hypothèse, émise par le psychiatre américain Mitchell B. Liester en 2020, a été reprise par quelques autres chercheurs dans les dernières années.
L’idée : le cerveau n’est pas la seule partie du corps capable d’une certaine forme de mémoire. Des cellules du système immunitaire, par exemple, peuvent reconnaître des virus ou des bactéries déjà rencontrées afin de mieux les combattre.
De plus en plus de recherches tendent même à démontrer que des organismes qui ne possèdent pas de cerveau, comme les méduses, sont capables de faire des apprentissages et peuvent donc emmagasiner des informations sur leurs expériences.

La méduse « Tripedalia cystophora », qui n'a pas de cerveau, possède une capacité d'apprentissage, selon une étude publiée en 2023 dans la revue « Current Biology ».
Photo : Université Copenhagen/Jan Bielecki
Serait-il alors possible que lors d’une greffe, des cellules du cœur conservent, dans le corps du receveur, des informations en lien avec la personnalité du donneur? Les spécialistes consultés par Radio-Canada ne rejettent pas d’emblée cette option, mais tiennent à apporter des nuances et d’autres pistes d’explication.
L’intensité des émotions vécues lors d’une telle opération est en soi susceptible de faire sentir au patient certaines transformations, fait valoir Christophe Longpré-Poirier, psychiatre affilié à l’Institut de cardiologie de Montréal. Dans les cas extrêmes, l’expérience vécue par le receveur peut même s’apparenter à un traumatisme.
Si on pense au fait que notre cœur arrête de fonctionner, [que les médecins ont] besoin d'aller prendre le cœur de quelqu'un d'autre, de venir le mettre dans notre corps, puis qu’après ça, on est sauvé, c'est énorme. Donc j'ai l'impression que des fois, il y a peut-être un peu plus de ça qui se passe, plutôt que l'organe qui changerait la personne
, explique le psychiatre.
Il y a tout le phénomène de la croissance post-trauma dont on parle actuellement dans la littérature scientifique. Quelqu'un pourrait par exemple avoir une expérience qu'on considère comme traumatisante, mais va se développer et changer de personnalité pour être capable de métaboliser toute cette difficulté, physique et émotive, qui a été vécue
, ajoute-t-il.
Le Dr Longpré-Poirier dit accompagner à l’occasion des patients qui, après leur greffe de cœur, ont l'impression de reconnaître certaines personnes associées à leur donneur
. Au Canada, toutefois, comme dans plusieurs autres régions du monde, il est impossible pour un receveur d’organe d’obtenir des informations sur l’identité de son donneur.
Ce sont des expériences réelles, on ne peut pas nier ce que ces receveurs vivent. Mais encore là, est-ce que c’est vraiment le cœur qui véhicule des souvenirs? C’est très difficile à valider scientifiquement et pour l’instant, cette théorie ne repose pas sur des données probantes
, souligne le psychiatre.
Dérèglements hormonaux
Dans leur étude, les chercheurs d’Arabie saoudite et de Bahreïn arguent que le cœur contribue notamment à sécréter ou à inhiber diverses hormones qui ont des effets sur la motivation, le comportement et les émotions de l’individu.
Le corps humain est une sorte d'ordinateur qui communique avec tous les différents éléments et on ne comprend encore pas tout ce qui se passe
, explique Nicolas Noiseux du CHUM. Donc c'est possible effectivement que lors de la transplantation d'[un organe comme le cœur], il y ait des cellules ou des signaux à l'intérieur de cet organe qui puissent moduler les émotions chez le receveur.

Le cœur sécrète notamment des peptides, des hormones qui régulent la pression artérielle et le volume sanguin.
Photo : iStock / magicmine
Le chirurgien estime toutefois qu’un autre facteur de taille est à prendre en considération dans l’équation : la médication. Lors d’une greffe, pour éviter que l'organisme rejette le nouveau cœur, de fortes doses d'immunosuppresseurs sont administrées au patient.
Ces médicaments, dont certains doivent être pris à vie, peuvent entre autres provoquer des débalancements hormonaux. Il peut y avoir toutes sortes de choses qui peuvent passer pour un changement de personnalité ou faire comme si on sentait les émotions du donneur
, explique le Dr. Noiseux.
Par exemple, un petit changement des niveaux circulants des hormones dans la glande thyroïde peut entraîner des crises d'hypertension, des pertes de mémoire ou un ralentissement cérébral
, ajoute-t-il. On a vu des patients sortir de leur lit tout énervés puis courir en jaquette dans les corridors le lendemain de l’opération, on a même vu des patients qui se levaient la nuit pour faire le ménage de la maison.
Une question de perceptions
Les travaux de recherche à grande échelle sur les expériences vécues par les patients après leur transplantation cardiaque se font rares. Une méta-analyse publiée dans l’édition de janvier et février de la revue Heart & Lung (Nouvelle fenêtre) (en anglais) décortique néanmoins 13 études qualitatives sur le sujet publiées entre 2013 et 2023, chacune comportant de 9 à 25 participants.
Dans quelques cas, les greffés disent ressentir un certain lien avec leur donneur. J’ai l’impression que l’esprit d’une autre personne vit à l’intérieur de moi
, témoigne par exemple l’un d’eux.
Les auteurs de l’étude jugent cependant que ce sentiment chez les receveurs s’explique principalement par la transformation de leur perception de la vie. Les changements postgreffes rapportés par les patients, selon les chercheurs, concernent largement leurs habitudes et leur état d’esprit plutôt que leur personnalité.
Nous avons constaté que le parcours émotionnel vécu par les patients est caractérisé par un large éventail de défis psychologiques, allant de la peur profonde et de l'incertitude à un optimisme renouvelé et un sentiment de renaissance
, concluent-ils.
Ce constat concorde avec les observations de Marie Achille, professeure agrégée au Département de psychologie de l’Université de Montréal, qui étudie les questions psychologiques et sociales en lien avec les greffes.
Les mois qui suivent la greffe, la santé est améliorée, on a plus de vitalité, plus d'énergie, on peut reprendre certaines de ses activités qu'on avait peut-être abandonnées, on redevient plus nous-mêmes ou, des fois, on devient une version encore meilleure de ce qu'on était
, observe-t-elle.
Ça peut donner l'impression que la personne a changé, mais au fond, c'est qu’elle va peut-être réorganiser son attitude ou ses valeurs et ses priorités en fonction de ce qu'elle a vécu
, précise la professeure. Mais est-ce qu'à la base, la personne est vraiment différente? C'est ça qu’il faut se demander.
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