Réenregistrer ses albums pour retrouver sa liberté
Au Québec, nombre d’artistes ne sont pas propriétaires de leurs bandes maîtresses et ne peuvent donc pas rééditer les enregistrements originaux de leurs propres chansons, par exemple. À l’instar de Taylor Swift, certains, comme Éric Lapointe, décident donc de réenregistrer leurs albums pour produire de nouvelles bandes maîtresses leur appartenant. Ce jeudi, Éric Lapointe lance une réédition de son premier album Obsession sur les plateformes numériques et en version vinyle. Sorti en 1994, Obsession s’était écoulé à 225 000 exemplaires, propulsant Éric Lapointe dans un tourbillon médiatique. Toutefois, l’artiste n’est pas propriétaire des bandes maîtresses de cet album. Comme Taylor Swift l’a fait pour ses six premiers albums, Éric Lapointe s’est donc lancé dans le réenregistrement d’Obsession. En 30 ans, la voix d’Éric Lapointe, qui a aujourd’hui 55 ans, a évidemment changé. Ces nouvelles versions de N'importe quoi ou encore de Marie-Stone ont donc une autre couleur. Éric Lapointe est loin d’être le seul au Québec à ne pas posséder les bandes maîtresses de son œuvre. Dans les années 1960 et 1970, les artistes, mal informés, étaient peu conscients de l’enjeu de la propriété de ces bandes. Ils se souciaient davantage de garder le contrôle créatif, selon l’auteur-compositeur-interprète Gilles Valiquette, qui est propriétaire des bandes maîtresses de ses œuvres. On voulait choisir nos chansons, [...] notre équipe de musiciens, les studios et les réalisateurs avec qui on travaillait. Quand on avait fini de négocier ça, on était essoufflés. Les artistes étaient d’autant moins préoccupés par la question de la propriété des bandes maîtresses qu’ils ne pensaient pas que leurs chansons resteraient populaires pendant parfois des décennies. Gilles Valiquette photographié par Alexandre Zelkine dans les années 1970 Photo : Gracieuseté : Alexandre Zelkine Si les évolutions technologiques ont rendu l’autoproduction de plus en plus accessible pour les artistes, enregistrer ses chansons, mais aussi les commercialiser, était beaucoup plus cher avant. Le risque financier était assumé par les producteurs. Ce sont eux qui payaient les bandes vierges sur lesquelles était enregistrée la musique ou encore la location des studios d’enregistrement. C’est ainsi que des bandes maîtresses ont disparu. D’autres ont été jetées ou perdues, oubliées au fond d’un sous-sol. Certaines se sont détériorées, les bandes étant sensibles à l’air trop sec ou trop humide. Certaines bandes maîtresses ont été rachetées lors de la vente d’un catalogue plus vaste à des maisons de disques qui ne sont pas forcément intéressées à tout exploiter commercialement. Ainsi, même s’ils détiennent les droits d’auteur sur leur œuvre, certains artistes n’en possèdent pas les droits de reproduction et d'exécution. Soumis au bon vouloir des propriétaires de leurs bandes maîtresses, ils sont privés de la possibilité de sortir une compilation de leurs chansons ou une version vinyle et d’autoriser la diffusion de leur musique dans un film, une série ou une publicité. Réenregistrer ses chansons, comme l’a fait Éric Lapointe, présente le risque de déstabiliser le public, qui a parfois grandi avec ces enregistrements originaux. L’autre option pour les artistes est de collaborer avec les nouveaux propriétaires des bandes maîtresses de leurs chansons. C’est le cas de Stefie Shock, dont les cinq premiers albums ont été rachetés par Unidisc en 2008. Il est propriétaire des bandes maîtresses de ses autres albums. Le chanteur Stefie Shock Photo : Coyote Records / Le Petit Russe Soutenu par Unidisc, Stefie Shock a travaillé à la réédition de son album Le décor, en versions numérique et vinyle, pour fêter, en 2023, les 20 ans de la sortie de ce disque. Pour Gilles Valiquette, l’artiste devrait avoir le droit de récupérer son œuvre dans certains cas. La question de la propriété des bandes maîtresses dépasse celle de la liberté des artistes de disposer de leur musique. C’est également le patrimoine musical du Québec qui est en jeu. En 2021, l’étiquette Audiogram a vendu ses 500 bandes maîtresses au groupe Québecor. Dans le lot se trouvaient des enregistrements de Jaune, de Jean-Pierre Ferland; d’Aquanaute, d’Ariane Moffat; ou encore des albums Les insomniaques s’amusent, de Daniel Bélanger, La forêt des mal-aimés, de Pierre Lapointe, et L’amour est sans pitié, de Jean Leloup. La pochette du disque «L'amour est sans pitié», de Jean Leloup Pour mettre en valeur ce patrimoine, Audiogram s’emploie notamment à restaurer et à numériser les vieilles bandes maîtresses, mais aussi à lancer des versions vinyles ou encore des coffrets spéciaux et à inclure les bonnes métadonnées dans les fichiers de musique, car bien identifier les œuvres est crucial pour que les revenus qu’elles génèrent aillent aux ayants droit. À l’international aussi, des artistes, parfois très célèbres, ne sont pas propriétaires de leurs bandes maîtresses. C’est le cas des Rolling Stones pour leurs albums sortis avant Sticky Fingers en 1971, ou encore de Murray Head, qui a vendu un million d’exemplaires de son album Say It Ain't So, paru en 1975. Désormais, la tendance étant à l'autoproduction, davantage d'artistes sont propriétaires de leurs bandes maîtresses, selon Ariane Charbonneau, directrice générale de la Société professionnelle des auteurs-compositeurs du Québec et des artistes entrepreneurs (SPACQ-AE). Sobre depuis un an et demi, Éric Lapointe, qui a plaidé coupable à une accusation de voies de fait contre une femme, savoure sa nouvelle version d’Obsession et ses 30 ans de carrière. Le rockeur québécois a appris de son erreur passée puisqu’il est propriétaire des bandes maîtresses de tous ses autres albums. Avec les informations de Louis-Philippe Ouimet et de Rose Saint-PierreJe me suis rendu compte que tout le monde avait fait de l’argent, sauf moi
, explique Éric Lapointe, qui a, par la suite, décidé de rompre avec sa maison de disques.J’ai cédé les droits des bandes maîtresses, c’était la condition pour enregistrer l’album, ajoute-t-il. J’ai tenté de racheter la bande maîtresse [plus tard], mais on n’a jamais voulu me la vendre.
C’était un beau prétexte [...] pour revisiter mon univers [et] pour replonger dans ces chansons, qui ont pris une autre dimension avec les années.
On ne l’a pas mixé en fonction [des attentes] des radios de 1994, on l’a mixé pour que ça rocke et on s’est permis de faire l’ablation de ce qu’on trouvait un peu cheesy et dépassé sur le plan des arrangements
, dit-il.
Priorité au contrôle créatif
Plusieurs croyaient qu’une chanson durait le temps d’un sac de chips, et qu’après trois ou six mois, on passait à autre chose, souligne Gilles Valiquette. Avec le temps, on s’est aperçu que ces nouvelles chansons, qui étaient à la mode, étaient devenues des classiques.

J’ai connu des producteurs qui avaient des bandes [sur lesquelles] quatre, cinq ou six chansons étaient enregistrées, raconte Gilles Valiquette. On en sortait des disques, ils effaçaient tout [le contenu des bandes] et on réenregistrait par-dessus.
Privés de leur gagne-pain
La majorité des amateurs de musique ne disent rien contre les nouvelles versions, mais ils vont toujours préférer celles qui ont fait partie de leur vie
, croit Gilles Valiquette.Si j’avais eu les moyens de m’autoproduire il y a 25 ans, je l’aurais peut-être fait, mais la technologie ne permettait pas l’autoproduction à l'époque; il fallait beaucoup d’argent [pour produire un disque], dit-il. Je n’avais pas les moyens.

Je pourrais toujours réenregistrer et créer de nouvelles bandes maîtresses, mais j’aime mieux m’entendre avec le producteur.
Cette version n’est pas comme la première, elle est meilleure
, assure celui qui a retouché avec subtilité Le décor.À partir du moment où un producteur a décidé, à tort ou à raison, de ne plus commercialiser des enregistrements, il me semble qu’il devrait y avoir un mécanisme pour que l’artiste puisse rapatrier son œuvre.
Préserver le patrimoine musical québécois
Audiogram aurait pu se ramasser chez Sony, à New York
, explique Philippe Archambault, directeur général d’Audiogram et vice-président musique chez Québecor.Mais ils n’ont pas la connaissance du marché [ni] la connaissance linguistique et culturelle pour travailler ce catalogue
, ajoute-t-il, soulignant l’importance pour le Québec de garder la mainmise sur son trésor musical.
C’est un travail de longue haleine, met en avant Philippe Archambault. Un catalogue qui n’est pas travaillé, mis en marché, publicisé va avoir tendance à diminuer et ne sera plus pertinent dans 20 ou 25 ans.
Il faut penser collectivement et se serrer les coudes pour faire rayonner la musique
, ajoute celui qui se tient toujours à l’affût pour acquérir d’autres bandes maîtresses.Ça m'a pris toute ma vie pour l'avoir
J'ai tous mes masters, sauf Say It Ain't So, je viens de le récupérer. Ça m'a pris toute ma vie pour l'avoir
, souligne-t-il, précisant qu’il n’en détient pas encore les droits pour l’Amérique du Nord.Au Québec, il y a plus que jamais d’autoproductions d’enregistrements sonores, indique-t-elle. Les auteurs-compositeurs souhaitent détenir leurs bandes maîtresses étant donné que les revenus issus du droit d’auteur sont à la baisse.
C’est vraiment pas une démarche mercantile, c’est un cadeau pour les fans et c’est un cadeau que l’on se fait à nous aussi.
Advertising by Adpathway









