Le Portugal, terre d’accueil des nomades numériques, ces expatriés du télétravail
Devant la gare Cais do Sodré, au bord du fleuve Tage, ils sont une cinquantaine à faire des étirements en ce soir de semaine, sous les encouragements, en anglais, de l’organisateur de l’événement.
Ces expatriés, venus des quatre coins du monde, appartiennent à un groupe de travailleurs étrangers qui organisent régulièrement des activités sociales et sportives, dont des courses.
Dans le groupe, Étienne Martin, originaire du Québec, est établi dans la capitale portugaise depuis quelques années. La genèse de son expatriation remonte à la pandémie, lorsque ce travailleur du secteur technologique était confiné devant son ordinateur pendant les longs hivers canadiens
.
Les confinements et le télétravail l’ont poussé à revoir sa manière de travailler et de vivre.
On a juste décidé de travailler devant un écran, mais dans un endroit où il fait chaud
, explique-t-il.
Je ne retournerais pas en arrière, ça a eu un gros impact sur mon humeur et ma santé mentale.
Le Portugal était un endroit tout désigné. Le petit pays de la péninsule ibérique a la cote auprès des nomades numériques, notamment en raison de ses centaines de kilomètres de côtes.
J'aime bien la tranquillité et la ville. C'est très proche de l'océan, donc on peut se balader, prendre 15 minutes de pause et se retrouver face à la mer
, confirme Francesca.
Cette Italienne, installée à Caparica, petite ville côtière en périphérie de Lisbonne, travaille à distance pour une société australienne. Nous la rencontrons à l’occasion d’un repas qu’organisent chaque semaine des travailleurs expatriés de Caparica dans un restaurant à quelques mètres de la plage et de ses surfeurs.

Francesca, une Italienne, vit au Portugal, d'où elle travaille pour une entreprise australienne.
Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair.
Ce jour-là, des Anglais, des Belges, des Nigérians et des Suisses se retrouvent autour de la table. En 2023, on estime qu’ils étaient 16 000 nomades numériques seulement dans la région de Lisbonne.
En plus de ses paysages et de ses nombreuses journées ensoleillées, le pays offre un régime d’immigration attractif. En 2022, Lisbonne a créé un visa spécialement destiné aux télétravailleurs. Les bénéficiaires doivent entre autres prouver un certain niveau de revenu et souscrire une assurance maladie.
L’expert des questions fiscales et cofondateur de l’entreprise Ilya, Luis Leon, explique que dans la décennie qui a suivi la crise financière de 2009-2010, le Portugal a mis sur pied différentes mesures pour attirer des étrangers pouvant investir dans le pays. Des visas ont d’abord été créés pour les retraités, pour les investisseurs immobiliers, puis pour les nomades numériques.

Le Portugal attire les travailleurs étrangers, notamment en raison de sa météo et de ses plages.
Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair.
Ce sont des gens qui restent huit ou dix mois par année
, précise Luis Leon, qui assure que ces immigrants sont importants parce que leurs dépenses encouragent plusieurs secteurs de l’économie portugaise, comme celui de la restauration.
Un marché immobilier en surchauffe
Mais la présence de ces nomades numériques n’est pas vue d'un bon œil par tous les Portugais.
Dans un pays où se loger est une tâche de plus en plus complexe, certains croient que ces travailleurs, dont les salaires versés en devises étrangères sont souvent plus élevés que ceux empochés par les travailleurs locaux, ont une part de responsabilité dans la hausse des coûts du logement.
Selon le FMI, le prix des maisons au Portugal a bondi de 40 % entre 2018 et 2023.

Une manifestation contre la crise du logement à Lisbonne.
Photo : afp via getty images / PATRICIA DE MELO MOREIRA
Avec des salaires normaux, c’est désormais impossible d’habiter dans le centre de Lisbonne, mais aussi dans d’autres régions du pays
, souligne Rui, un résident de la capitale qui a organisé plusieurs manifestations pour dénoncer la crise du logement.
À moins de 900 euros par mois, le salaire minimum au Portugal est le plus faible des pays d’Europe occidentale. Selon l’agence immobilière Goldcrest, il faut compter environ 1200 euros par mois pour un appartement d’une chambre à Lisbonne.
Ces acheteurs peuvent facilement se payer un appartement d’un demi-million d’euros parce qu’ils ont déjà vu ces prix ou qu’ils touchent des revenus des États-Unis, du Canada, de Londres ou de Berlin.
Rui reconnaît que d’autres facteurs, comme la prolifération des locations temporaires de type Airbnb, contribuent également à la crise.
L’expert en fiscalité Luis Leon ajoute aussi le manque d’offre sur le marché immobilier. Entre 2000 et 2010, un million de logements ont été construits au Portugal. Entre 2010 et 2020, il n’y en a eu que 100 000
, précise-t-il.

L'expert en fiscalité Luis Leon explique que le Portugal a voulu attirer des étrangers après la crise financière de 2009-2010.
Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair.
C'est plus simple pour tous les gens qui font la politique d'avoir un coupable, un coupable facile, et de dire que ce sont les étrangers qui font augmenter les prix.
À Lisbonne, entre travailleurs étrangers et population locale, ce sont donc parfois des univers parallèles qui se côtoient, constate l’Italienne Francesca.
On vit dans un monde alternatif, tous mes amis sont internationaux. Je n’ai pas trop de relations avec les Portugais
, admet celle qui a pourtant appris la langue et dit adorer la culture de son pays d’accueil.

En plus d'être une destination prisée des touristes, de nombreux travailleurs étrangers choisissent de s'installer à Lisbonne.
Photo : afp via getty images / PATRICIA DE MELO MOREIRA
Cinq ans plus tard, les confinements et la pandémie semblent bien loin à Lisbonne.
Mais on en constate l’héritage en voyant un peu partout les espaces de travail partagés et les cafés remplis de clients qui ont les yeux rivés sur leur ordinateur portable.
Sans la normalisation du travail à distance, le Québécois Étienne Martin admet qu’il n’aurait peut-être jamais quitté le Canada pour s'installer à Lisbonne. J’aime mieux ne pas y penser
, lance-t-il.
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