Oubliée, la pandémie? Cinq ans plus tard, la COVID-19 continue de laisser des traces
Il y a cinq ans, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) déclarait que la COVID-19 était officiellement une pandémie. Aujourd’hui, pour la plupart des gens, ces cinq dernières années ne sont qu’une période à oublier. Pourtant, les contre-coups médicaux, sociaux, politiques et économiques continuent de se faire sentir. Souffrons-nous d’amnésie collective? Si l’OMS a déclaré en mai 2023 que la COVID-19 n’était plus une urgence de santé publique de portée internationale, l’organisme de santé ne considère pas que la pandémie est terminée pour autant. Le virus continue de circuler et de tuer, mais à un niveau jugé acceptable par la société. Pour la population, la fin de l’urgence mondiale était le signal qu’on pouvait Mais l’historien médical de l’Université Yale Frank Snowden rappelle que les épidémies ne s'arrêtent pas si soudainement ou si facilement. Le sociologue Ryan Hagen abonde dans le même sens. En octobre dernier (nouvelle fenêtre), le Dr Hans Kluge, directeur régional de l'OMS pour l'Europe, a dit être préoccupé par Plusieurs psychologues estiment qu’il est tout à fait normal que les gens aient choisi d’oublier des portions de la pandémie, qui a été un choc traumatique collectif. D’une part, les traumatismes chroniques et le stress de la pandémie inhibent la mémoire, explique le psychologue Frédérick Philippe, titulaire de la Chaire de recherche stratégique sur la mémoire des événements aversifs à l’UQAM. Il ajoute que les personnes qui sont victimes de catastrophes naturelles ont elles aussi tendance à avoir des trous de mémoire concernant l'événement. L'élan de solidarité au début de la pandémie a été remplacé par le désespoir et l'angoisse. (Photo d'archives) Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers Pour Norman Brown, psychologue cognitif à l’Université de l’Alberta, il est tout à fait normal que les cinq dernières années soient un grand flou dans la mémoire des gens. Les gens développent des souvenirs lorsqu’ils vivent des expériences émotives – positives ou négatives, explique-t-il. Mais pour plusieurs personnes, les confinements ont été d’un ennui mortel. Il n’y avait pas de moments assez intéressants pour que le cerveau les enregistre dans leur mémoire. Pour l’historienne médicale et hématologue à l’Université Queen’s Jacalyn Duffin, la population a dû faire son deuil lorsqu’elle a compris que la pandémie serait très longue et qu’il était improbable qu’on retourne à l’ Elle croit que plusieurs personnes n’ont pas passé toutes les étapes du deuil. Frédérick Philippe ajoute que les deuils individuels se sont mélangés au deuil collectif. Les gens ont vécu la pandémie de façons très différentes. Il n’y a donc pas une seule histoire. Et je crois que ça contribue à la polarisation qu’on voit en ce moment dans le monde. En 1918, la grippe espagnole, surnommée la « grande tueuse », a fait entre 50 et 100 millions de morts dans le monde, dont plus de 50 000 au Canada et près de 15 000 au Québec. Photo : AP Photo/National Museum of Health Cette amnésie postpandémique n’est pas nouvelle et ne surprend pas les historiens médicaux, comme M. Snowden et Mme Duffin. Et même si on semble avoir choisi d’oublier les épidémies précédentes, celles-ci ont sans contredit eu des effets considérables sur la stabilité sociale et politique. Elles ont parfois déterminé l’issue des guerres. Pour M. Snowden, les maladies infectieuses sont aussi importantes pour comprendre le développement sociétal que les crises économiques, les guerres, les révolutions et les changements démographiques. Et pourtant, l’histoire de plusieurs épidémies est souvent oubliée : La fièvre jaune a joué un rôle dans la révolution haïtienne du XVIIIe siècle, puisque les troupes européennes ont été fortement affaiblies par la maladie. Environ 20 % des travailleurs construisant le canal de Panama ont été tués par des maladies tropicales. L’avancée de Napoléon en Russie en 1812 a été fortement ralentie par la dysenterie et le typhus qui ont décimé ses troupes. L’épidémie d’influenza de 1918 est surnommée « la pandémie oubliée », même si elle a tué plus de 50 millions de personnes. M. Snowden craint que, comme par le passé, le monde n'ait pas tiré de leçon de la pandémie de COVID-19 et n’ait pas fait d’introspection. Il nous faut canaliser tous [les traumatismes vécus], mais on l’évite, comme on l’a fait avec la grippe espagnole. Si les gens affirment qu’ils sont las de parler de la pandémie, M. Snowden est fasciné de voir à quel point le discours anti-COVID inonde encore les réseaux sociaux et la rhétorique de certains politiciens. Le mouvement de camionneurs opposés aux restrictions sanitaires a propulsé le chef conservateur Pierre Poilievre à l'avant-plan. (Photo d'archives) Photo : Twitter/PierrePoilievre Plusieurs politologues et historiens le disent : la pandémie a aidé à propulser les mouvements populistes dans le monde entier. Leurs messages politiques entourant la vaccination et les confinements ont touché une corde sensible chez une partie de la population, explique Frank Snowden. Un professeur de l’Université Cambridge a récemment écrit (nouvelle fenêtre) : M. Snowden est d’accord : Au Canada, le mouvement de camionneurs opposés aux restrictions sanitaires, en 2022, a propulsé le chef conservateur Pierre Poilievre à l’avant-plan. En Italie, 40 % de ceux qui ont voté pour la première ministre Giorgia Meloni et son parti populiste de droite disent l'avoir fait pour dénoncer la vaccination contre la COVID-19 en tant que Aux États-Unis, le président Donald Trump s’est entouré de personnes opposées aux restrictions sanitaires, aux vaccins et aux masques. Depuis son assermentation, M. Trump a annoncé qu’il réintégrerait les membres des forces armées qui ont perdu leur emploi pour avoir refusé la vaccination contre la COVID-19. Il a aussi promis de retirer toutes subventions fédérales aux écoles qui requièrent la vaccination et de sortir les États-Unis de l’OMS. Juste avant l'assermentation de Donald Trump, le président Joe Biden a gracié préventivement Anthony Fauci, qui a été l'architecte de la stratégie de la Maison-Blanche contre la COVID-19. Photo : Reuters / Tom Brenner Le président américain a par ailleurs nommé Robert F. Kennedy Jr. à la tête de la santé, même s’il a été l’un des plus grands disséminateurs de désinformation sur la vaccination pendant la pandémie. M. Trump a également choisi Jay Bhattacharya pour diriger les National Institutes of Health. Il est l’auteur de la déclaration de Great Barrington, qui proposait de laisser le virus infecter le plus de personnes possible afin de revenir plus rapidement à la normale. Frank Snowden craint que la désinformation qui circule à propos de la COVID-19 et des vaccins soit en train de modifier nos souvenirs de la pandémie. La mythologie va peut-être remplacer l’histoire. D’ailleurs, beaucoup d’Américains semblent déjà avoir oublié que les taux de mortalité pendant le premier mandat de M. Trump étaient parmi les pires du monde et que le président Trump a suggéré de s'injecter du désinfectant ou de prendre de l'hydroxychloroquine pour soigner la COVID-19. Lors de précédentes pandémies, il y a eu des mouvements pour créer des agences et des institutions qui ont pour but d’améliorer la santé de la population, rappelle Jacalyn Duffin. Cette fois, ces mêmes institutions de santé publique sont remises en question par des partis populistes. Mme Duffin n’est pas surprise par les réactions hostiles envers les experts en santé publique : dans toutes les épidémies, l’humain a cherché un bouc émissaire. Une illustration représentant l'émeute de Montréal durant l'épidémie de variole, parue en novembre 1885 dans l'hebdomadaire américain « Harper's Weekly ». Photo : Domaine public Par exemple, dans le passé, on a accusé les juifs et les sorcières de propager la peste. Mme Duffin rappelle aussi les émeutes de 1885 à Montréal en opposition aux vaccins contre la variole. Les francophones étaient alors perçus comme les propagateurs de la maladie; les anglophones, comme ceux qui imposaient des mesures trop restrictives. Pour Frédérick Philippe, même si les gens veulent oublier, la pandémie restera gravée à jamais dans leur mémoire. L’une des façons proposées comme exutoire est de se tourner vers les arts et la culture. D’ailleurs, dans le passé, l’angoisse et la tristesse des épidémies ont souvent influencé les artistes. Shakespeare a vécu pendant une des plus grandes épidémies de peste bubonique et ses œuvres y faisaient souvent référence. L’un des autoportraits de l’artiste norvégien Edvard Munch montrait comment son infection de grippe espagnole l’avait fortement affaibli. Un homme embrasse la courtepointe commémorative du sida, lors d'une exposition devant la Maison-Blanche en 1989. Photo : Reuters / Mike Marucci Dans les années 1980, une énorme courtepointe a été créée pour célébrer la vie des personnes mortes du sida. Selon Frédérick Philippe, retourner à la normale
.La pandémie a été un événement traumatique. On évite d’en parler même si la COVID n’a pas disparu et continue d’être dangereuse.
On voit les répercussions biologiques. Dans l'ombre, les réactions contre les décisions politiques et sanitaires continuent d'influencer la politique, particulièrement aux États-Unis, mais aussi partout dans le monde
, dit ce professeur de l’Université Columbia, qui a créé des archives numériques de la pandémie.Deuil et choc traumatique oubliés
une amnésie collective concernant la COVID-19
.Le cerveau dit : c’est trop compliqué à intégrer. On va modifier la réalité à la place; ça va prendre moins d'énergie et de ressources cognitives.

Tout le monde oublie tout, tout le temps.
Comment se souvenir d’un moment de vide? Comment se souvenir d’une période qui oscillait entre ennui et peur?
avant-COVID
.La majorité des gens sont au stade de l'acceptation. Certains ne sont jamais sortis de la phase de déni et n’en sortiront peut-être jamais. Ça pourrait prendre des années, des décennies avant que tout le monde passe à travers toutes ces étapes.
L’histoire se répète

Les épidémies nous montrent qui nous sommes vraiment, explique M. Snowden. Elles mettent en évidence notre relation à la mort, à la vie, à notre environnement, à notre moralité. Les épidémies ont façonné l’histoire parce qu’elles ont inévitablement poussé les humains à réfléchir à ces grandes questions.
Pandémie et populisme

Les gens n’ont jamais accepté la question de l’incertitude, ajoute Jacalyn Duffin. Mais ça fait partie de la médecine et de la science. Plusieurs personnes étaient fâchées de voir que, malgré toute l’expertise, la recherche et les connaissances scientifiques, on ne pouvait pas toujours leur donner des réponses précises.
Nous souffrons tous de COVID longue politique. Chaque pays souffre à sa manière, enfermé dans sa propre misère. Le choc s'est dissipé et a laissé place à un sentiment de profonde fatigue. La COVID longue politique est une grande force déstabilisatrice.
Les répercussions politiques sont désastreuses. Nous assistons à un néo-populisme à caractère réactionnaire qui balaie une grande partie du monde occidental.
restriction antidémocratique de la liberté des citoyens
.La montée de Trump reflète l’exacerbation des tensions sociales et sociétales
, dit M. Snowden.
Politisation de la science
Il y a eu un arc narratif incroyable. On parlait des travailleurs de la santé comme de héros. Puis les gens se sont tannés des règles et ces héros ont été méprisés. C’est comme si soudainement ils étaient tous responsables de la COVID-19.

C'est dans la nature humaine de chercher à blâmer et de trouver une personne responsable, car nous voulons tous croire que ce n'est pas de notre faute
, résume Mme Duffin.L’art comme thérapie
Quand on essaye d’oublier, ce n’est jamais une bonne idée.

la culture peut nous aider à donner du sens aux événements traumatiques collectifs. C’est ce que le cerveau humain cherche. Ça peut être une façon de reconsolider nos souvenirs.
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