Vers une saison des sucres plus hâtive et plus nordique au Québec
Si le réchauffement climatique se poursuit et dépasse les cibles attendues, la saison des sucres pourrait être devancée d'une vingtaine de jours et se concentrer dans la zone plus nordique, au détriment de la production des États-Unis, croient des chercheurs rencontrés dans la seule érablière intelligente à but scientifique de la province, au Saguenay-Lac-Saint-Jean.
L’odeur d’érable ne laisse personne indifférent à l’érablière au Sucre d’or de Laterrière, à Saguenay. Malgré les effluves persistants, des chercheurs restent concentrés sur leur tâche : tenter de prévoir l’avenir de l’acériculture dans un contexte de changements climatiques.
Dans un cas de réchauffement de deux ou trois degrés Celsius, ce qui est beaucoup, la saison des sucres pourrait être en moyenne plus hâtive de 20 jours dans les prochaines années. En plus de ça, la saison des sucres pourrait se raccourcir de quelques jours. Ça veut dire qu'on pourrait avoir moins de jours utiles pour la production de sirop
, explique le professeur d'écologie forestière de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), Sergio Rossi.

Le professeur d'écologie forestière, Sergio Rossi, se rend régulièrement sur le terrain pour installer de l'équipement de mesure sur des érables.
Photo : Radio-Canada / Catherine Paradis
Ce grand Italien féru de plein air s'est épris de l'hiver québécois en 2008. Il a délaissé ses Dolomites natales dans les Alpes pour mener au Québec des travaux de recherches scientifiques uniques sur les érables.
Consigner les mystères de l’érable
Tradition québécoise bien ancrée, la production de sirop d’érable demeure pourtant un mystère à plusieurs égards. Les acériculteurs ont très peu de données scientifiques pour les aider à s’adapter aux changements climatiques ou à estimer le début de la fameuse saison des sucres.
Tantôt, mon beau-père me disait qu'il avait mal aux genoux, fait que ça s'en venait! C’est quand même folklorique, mais ça change chaque année. On s'organise juste pour être prêt d'avance.
Grâce au partenariat de recherche scientifique avec l’UQAC, Antoine Roussel et son équipe ont maintenant accès à des informations précises sur l’abondance de la sève, l’efficacité du réseau de tubulures ou la qualité du sol dans lequel poussent leurs 6000 érables entaillés pour la production.

Le système de pompage par tubulures permet de récolter deux fois plus de sève que l'ancien système de chaudières.
Photo : Radio-Canada / Claude Desbiens
Ils ont notamment appris que le système de pompage mécanisé permet de récolter deux fois plus de sève que l’ancien système de chaudières. C’est la première fois que le volume est officiellement quantifié.
Ils nous ont apporté tellement de choses. Sincèrement, on manque de temps pour se pencher sur des sujets comme ça
, mentionne un autre copropriétaire qui a repris l’érablière familiale, Vincent Néron.

Le copropriétaire de l'érablière au Sucre d'or, Vincent Néron, fait partie des jeunes qui ont repris le commerce familial.
Photo : Radio-Canada / Claude Desbiens
Ces temps-ci, des tests sont en cours avec différentes couleurs de tubulures pour comparer la quantité de bactéries dans le liquide qui en ressort. Ces résultats seront précieux pour valoriser la production de sirop d’érable.
Des érables suivis en temps réel
Les quatre érables spécialement entaillés à des fins de recherches ne permettent pas de produire du sirop d’érable, mais l'information que les chercheurs récoltent grâce à leurs équipements a tout autant de valeur.
Nos érables sont équipés d’un système de capteurs pour faire le suivi de la coulée au printemps, pour faire le suivi de la croissance pendant la saison de croissance, l'été, et aussi la variation de la dimension du tronc pendant l'hiver. Il y a aussi un système de capteurs qui nous donne les conditions de l'environnement, de la température de l'air, la température de la tige, du sol, la présence de la neige, l'eau dans le sol. Donc, ce sont tous des facteurs qui peuvent expliquer la production de sève au printemps
, explique Sergio Rossi.
En accumulant et en comparant les données, les scientifiques de l’Université du Québec à Chicoutimi commencent à établir une corrélation entre la production des érables et les changements climatiques. Ces constats donnent aux producteurs des outils solides pour mieux les guider au cours des prochaines années.

L'ancien hockeyeur Antoine Roussel est maintenant copropriétaire de l'érablière au Sucre d'or avec sa belle-famille.
Photo : Radio-Canada / Claude Desbiens
C'est comme naviguer, tu sais où tu t'en vas, tu as une carte. Donc, on peut apporter des correctifs.
Nouveauté cette année : des érablières de la Gaspésie au Bas-Saint-Laurent, et de la Mauricie jusqu'en Estrie ouvrent leur forêt aux équipements scientifiques de Sergio Rossi, qui souhaite justement élargir son bassin d’échantillonnage.
Ce sera très intéressant pour nous parce que là, on fonctionne un peu à l’aveugle
, admet l’ingénieur forestier, Vincent Poisson, consultant à Lac-Mégantic pour le Club acéricole du Sud du Québec.
Avec l'automatisation des érablières, les acériculteurs de partout cherchent à maximiser la production et à pérenniser leurs installations.

Vincent Poisson dans son érablière expérimentale où l’eau d’érable arrive, séparée dans huit stations de pompage avec des compteurs d’eau mécaniques et numériques.
Photo : Radio-Canada / La semaine verte
C'est sûr que la technologie a beaucoup évolué, ce qui a permis l'expansion à de grandes érablières. On n'avait pas ça à l'époque, mais tout ça fait en sorte qu’on veut aussi récolter un maximum de sève, maximiser notre investissement
, indique Vincent Poisson.
Des érablières nordiques
Le patriarche de l’érablière au Sucre d’or, Sylvain Néron, regarde les jeunes préparer leur avenir tout en continuant de donner un coup de main à l’emballage du beurre d’érable.

Même s'il a passé le flambeau de l'érablière à ses enfants, Sylvain Néron continue d'aider à la production.
Photo : Radio-Canada / Catherine Paradis
Présentement, on a fait beaucoup de reboisement de jeunes érables. On se prépare un peu aussi pour le futur. Peut-être que notre région dans 30, 35, 40 ans, ça sera peut-être la meilleure région pour le sirop d'érable
, dit-il.
Il est loin d’être le seul à penser de cette façon. Et Sergio Rossi tend à leur donner en partie raison.
L'érable est une espèce qui a besoin d'humidité, de pluie fréquente et de conditions de températures tièdes et constantes. Donc avec les changements climatiques, on commence à avoir des vagues de chaleur, des conditions plus extrêmes, des stress hydriques, des périodes de sécheresse pendant l'été. Par contre, l'érable à sucre est aussi limité par les sols acides. Donc, selon les connaissances actuelles, l'érable à sucre ne se déplacera pas beaucoup plus vers le nord
, explique le professeur d’écologie forestière.
Ainsi, la limite sud du territoire acéricole, située aux États-Unis, est appelée à remonter, mais la limite nord, comme au Saguenay–Lac-Saint-Jean, pourrait ne pas se déplacer au même rythme. Ce qui aurait pour effet de réduire la zone propice à la croissance des érables en Amérique du Nord.
Les recherches scientifiques visent donc à mieux comprendre l’écologie de l’espèce et sa résistance aux changements climatiques pour que le sirop d’érable garde sa place de choix encore longtemps sur les tables du Québec.
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