Ces athlètes paralympiques qui visent l’espace
John McFall et Lena Schrøder ont tous les deux représenté leur pays aux Jeux paralympiques. L’un l’été, l’autre l’hiver. Ils ne se sont jamais rencontrés, mais ils pourraient bien se voir un jour dans la Station spatiale internationale.
C’est un projet ambitieux, que les deux mènent en parallèle, à des rythmes différents. John McFall, un Britannique de 43 ans, a franchi une étape importante en décrochant le mois dernier une certification médicale pour une mission de longue durée. Il est ainsi devenu la première personne handicapée à obtenir un pareil sceau d’approbation, une étape essentielle avant de devenir astronaute.
Lena Schrøder, une Norvégienne de 31 ans, est encore au début du processus. Elle a répondu en 2022 à un appel d’un designer industriel, Nima Shahinian, fondateur de l’entreprise spatiale Nåva Space.
J’ai reçu son appel alors que j’étais au milieu de ma grossesse. Il voulait me parler d’accessibilité dans l’espace. Ma première réaction a été : "Ce n’est pas un peu bizarre? Est-ce même pertinent de parler de cela?" Puis, finalement, on a discuté une trentaine de minutes et j’ai été convaincue
, raconte-t-elle à Radio-Canada Sports.
John McFall, lui, a levé la main lors d’un appel à candidatures de l’Agence spatiale européenne (ASE), au moment du lancement du programme Fly!, qui vise à étudier les possibilités de missions de longue durée par des personnes handicapées.
C’est un ami qui m’a transmis l’offre d’emploi et j’ai tout de suite trouvé ça vraiment intéressant, compte tenu de mes expériences passées comme sportif et comme scientifique. J’ai décidé de postuler
, dit-il.
Si McFall et Schrøder ont été sélectionnés par leurs différentes organisations, c’est en raison de leur profil unique.

Aux Jeux paralympiques de Pyeongchang, en 2018, Lena Schrøder était la seule femme parmi les huit équipes de parahockey prenant part au tournoi.
Photo : afp via getty images / ED JONES
McFall a décroché une médaille de bronze en athlétisme aux Jeux paralympiques de Pékin en 2008. Schrøder est devenue en 2018 la deuxième femme à représenter son pays lors d’un tournoi de parahockey, et la troisième seulement dans l’histoire de ce sport.
Les deux sont non seulement en excellente forme physique, mais ils possèdent aussi des compétences qui pourraient être utiles dans l’espace.
John McFall est chirurgien. Avant de faire ses études en médecine, il a acquis une maîtrise en biomécanique, un domaine qui l’intéresse particulièrement, comme il est un usager d’une prothèse au quotidien. Il a été amputé d'une jambe à la suite d’un accident en 2000, à l'âge de 19 ans. Depuis, il utilise divers types de prothèses pour courir, marcher ou pédaler. Ses essais avec l’ASE devraient d’ailleurs lui permettre de développer de nouveaux modèles, plus performants.
Lena Schrøder est cardiologue. Elle s’est retrouvée au front de la lutte contre la COVID-19, après avoir décroché son titre de docteur quelques mois seulement avant la pandémie. Atteinte de spina-bifida, la jeune maman se déplace en fauteuil roulant dans la vie de tous les jours. Son implication auprès de l'entreprise norvégienne Nåva Space vise à mieux déterminer les obstacles auxquels pourraient faire face les personnes handicapées dans l’espace.
C'est quelque chose de tout à fait logique, dans sa tête.
L’exploration spatiale est un domaine en pleine expansion. À un moment ou un autre, quelqu’un va se blesser dans l’espace, et il faudra avoir les connaissances pour répondre à la situation. Qu’est-ce qui arrive si un astronaute perd un bras ou une jambe?
John McFall est du même avis. Il existe selon lui plusieurs bons arguments justifiant de tester rapidement la présence de personnes handicapées dans l’espace, à commencer par l’inexorable évolution de la science.
Si nous sommes pour devenir une espèce multiplanétaire dans 300 ans, il faut commencer quelque part à comprendre les effets de l’espace sur différents êtres humains de différentes habiletés, lance-t-il. Peut-être allons-nous un jour regarder notre projet comme étant l'une des premières pierres d’assises des vols à longue durée.

Depuis 2022, l’ESA travaille avec John McFall sur l’étude Fly!, conçue pour rendre les missions dans l’espace accessibles à tous.
Photo : ESA
Encore fallait-il persuader les instances de la pertinence de ce projet. L’un des principaux obstacles, dans le processus qui a mené John McFall à l’obtention de sa certification médicale, n’était pas de nature technique ou architecturale, mais bien psychologique.
Le plus gros problème auquel on a fait face pendant l’étude a rapport aux préjugés. Les gens ont une conception de ce que les gens en situation de handicap sont capables de faire
, explique Jérôme Reineix, chef du projet Fly! C’est vraiment ce contre quoi on a lutté en permanence. On a dû faire plusieurs tests, plusieurs démonstrations. C’était un combat de chaque instant.
Jérôme Reineix ajoute que le projet a fait face à son lot de scepticisme. Non pas pour remettre en question sa pertinence scientifique, mais carrément sa faisabilité.
C’est un domaine d’exploration où l'on veut toujours repousser les barrières, mais c’est aussi un monde contraint par un tas d’exigences. Dès qu’on sort du cadre, ça devient compliqué. On venait challenger des normes en place depuis des dizaines d’années.
Mais c’était des luttes passionnantes, et on est très fiers d’en être arrivés à cette conclusion. C’est un premier succès alors que John a été certifié au plus haut niveau pour des vols de longue durée dans la station spatiale. C’est une première mondiale
, dit fièrement l’ingénieur basé à Cologne.
La certification a été octroyée par tous les partenaires internationaux de la Station spatiale, y compris la NASA, qui ont donc tous donné leur aval à cette première étape. Chacun vote de façon indépendante, et leur décision a été prise sur l’étude de faisabilité qu’on a menée avec succès
, souligne Jérôme Reineix.
Confondre les sceptiques
Pour obtenir cette certification, John McFall a dû subir les mêmes examens que les autres aspirants astronautes.
Le but n’est pas de l’envoyer dans l’espace comme passager. On souhaite qu’il fasse partie intégrante d’un équipage. Ça implique donc qu’en situation d’urgence, un autre astronaute puisse lui venir en aide, et qu’inversement, il puisse venir en aide à son collègue
, indique Jérôme Reineix.
La première phase du projet, l’étude de faisabilité, visait à évaluer tous les détails d’une mission spatiale, de la formation aux opérations à bord des vaisseaux spatiaux.

John McFall lors d'un entraînement de pompiers en compagnie des nouveaux astronautes de l'ESA.
Photo : Courtoisie / ESA
La forme physique et les habiletés du Britannique ont donc été testées, notamment dans des simulations de vol et dans des situations de survie.
Est-ce que j’aurais accès à tout le matériel dont je pourrais avoir besoin en cas d’urgence? Une des vérifications principales, c’était de voir si je pouvais répondre aux normes d’évacuation. Donc, de voir si je pouvais entrer et sortir de l’engin spatial à l’intérieur d’un certain temps
, relate-t-il.
Comme sprinteur, John McFall est habitué à se mesurer à un chrono. Mais il n’est pas nécessairement habitué à voir des gens douter de ses capacités simplement en raison de son handicap.
C’était assez nouveau pour moi de devoir prouver que j’étais capable d’accomplir certaines choses qui me paraissaient évidentes. Comme la survie en hiver, la survie en mer. Quand je suis dans le cadre de mon travail, personne ne met en doute que je peux faire quelque chose en raison de mon handicap
, révèle-t-il, ajoutant qu’il était quand même normal de voir une diligence faire partie du processus. Mais on faisait quelque chose de tout à fait nouveau. On n'avait aucune expérience. Donc, c’était normal de douter.
La manière d’aborder le handicap dépend largement des expériences de vie de chacun.
D’autres tests concernaient précisément sa jambe amputée et sa prothèse. Il était en outre question de déterminer comment le moignon de John McFall allait se comporter dans un nouvel environnement.
Est-ce qu’en situation de microgravité, le changement dans le transfert des fluides va influer sur le volume dans mon moignon? Est-ce que ça va modifiera le confort avec ma prothèse? Il y avait des évaluations médicales de ce genre
, se souvient-il.

Pendant deux ans, John McFall a effectué des entraînements et des tests rigoureux pour s’assurer qu’il était physiquement et mentalement apte à voler dans l’espace.
Photo : ESA
L’étude de faisabilité cherchait aussi à vérifier si McFall pourrait, avec sa prothèse, s’entraîner comme doivent le faire tous les astronautes pour les vols de longue durée. Des examens sur des tapis roulants et des vélos stationnaires ont été effectués, notamment.
Des retombées sur Terre
Ces essais afin de l’envoyer dans l’espace permettront aussi d’améliorer la vie de personnes handicapées sur Terre, espère John McFall. C’est d’ailleurs le propre des innovations spatiales, elles débouchent souvent en retombées dans le quotidien.
C’est au cœur de mes préoccupations de rendre la vie des gens autour de moi meilleure. Si je peux réussir cela, ce sera vraiment gratifiant pour moi. J’espère que le travail qu’on pourra faire sur Terre nous permettra de développer des méthodes de travail et des technologies qui aideront d’autres personnes avec un handicap physique
, dit-il.
Par exemple, l’équipe de l’ASE a développé avec une entreprise orthopédique un système d’installation plus rapide pour les prothèses utilisées par John McFall. Cela devait lui permettre d’installer et de retirer plus vite sa jambe artificielle, en cas d’urgence. Cette technologie pourrait être déployée à plus large échelle ensuite.
On doit s’assurer que la prothèse de John sera conforme au matériel autorisé à bord de la station. Ça nous amène à réfléchir. On veut développer un matériel plus léger
, ajoute le chef du projet Fly!.
En faisant les tests sur les tapis roulants, on a constaté que la semelle produisait vraiment beaucoup de bruit. Et on a réalisé que c’était un désagrément que des utilisateurs avaient déjà soulevé. Donc, on travaille à produire une semelle moins bruyante.
Lena Schrøder en est rendue moins loin dans les démarches, l’entreprise Nåva Space étant toujours à la recherche de nouveau financement pour mener ses recherches. Mais déjà, elle dresse quelques constats pratiques.
Quand on l’interroge sur la valeur ajoutée que peuvent apporter des recherches comme celle à laquelle elle participe, elle rappelle que les besoins des personnes handicapées sont souvent révélateurs des besoins de la population en général.
En développant des équipements qui aideront les astronautes avec un handicap, on facilitera aussi le travail des astronautes sans handicap. Quand on travaille en microgravité, et que tu dois maintenir une certaine position pour travailler, disons sur un ordinateur, la plupart des personnes vont utiliser leurs jambes pour s’agripper et pour rester en position. Mais pour une personne handicapée, qui n’a pas l'usage de ses membres inférieurs, on pourrait utiliser une attache autour de la taille, par exemple. Ce serait utile à tout le monde.
Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour la diversité
L’essence même du projet Fly! est d’ouvrir l’espace à tous les humains. L’objectif est de rendre l’espace plus conforme à ce qu’on retrouve sur Terre
, résume Jérôme Reineix. Les talents sont divers et variés, il n’y a pas un seul type de talent, on a besoin de tous ces talents pour faire progresser l’humanité et l’exploration.
La résistance à laquelle a fait face son équipe depuis le lancement du projet n’est pas étrangère à celle vécue par d’autres minorités visibles dans des programmes spatiaux.
Dans l’histoire des vols, c’était principalement militaire, donc c’était surtout des hommes. On a ouvert tranquillement aux femmes, aux gens de couleur. Il y avait des idées préconçues à l’époque aussi, sur ce que la femme était capable d’accomplir.
L’idée est de ne pas se priver de certains des meilleurs médecins ou scientifiques sur Terre simplement pour des raisons techniques ou architecturales. Ces talents autour de nous sont une richesse,
mentionne Jérôme Reineix.
Ces initiatives menées en Europe détonnent avec la purge des programmes de diversité, d’inclusion et d’équité que mènent actuellement les États-Unis, sous Donald Trump. Lena Schrøder est catégorique, elle y voit là un recul clair pour la science et l’humanité.
C’est franchement déstabilisant de voir cela, lance la Norvégienne. Il y a tellement de personnes handicapées intelligentes aux États-Unis, c’est surréel de voir qu’elles n’obtiendront pas les mêmes occasions qu’elles auraient ici sur ce continent. Ils se privent de beaucoup de talent, des personnes très compétentes dans leur milieu, juste parce qu’elles ont un corps différent.

Lena Schrøder est l'une des trois seules femmes de l'histoire à avoir participé à un tournoi paralympique de hockey.
Photo : afp via getty images / ED JONES
Je suis fier d’être Européen, et je suis fier du travail accompli ici, de nos valeurs de diversité, d’inclusion et d’égalité, et nous allons continuer à porter ce message
, dit John McFall.
Quel horizon pour une mission?
Pour l’instant, la possibilité de devenir la première femme handicapée dans l’espace demeure un rêve assez lointain pour Lena Schrøder.
Quand on m’a approchée, quand on m’a demandé si je voudrais considérer la possibilité d’aller dans l’espace un jour, j’ai instantanément répondu oui. Mais je n’ai pas encore tout à fait saisi le projet dans lequel je me suis embarquée. Ça deviendra plus concret au fur et à mesure que les entraînements spécifiques commenceront, je crois.
Ce sera la prochaine étape, on attend seulement des investisseurs. Je travaille à temps plein comme médecin en ce moment, mais certains membres de notre équipe travaillent activement là-dessus.
Juste de faire partie de ce groupe, c’est très émouvant, déjà. Si je deviens la première para-astronaute, ce serait un bonus simplement.

Dans le cadre d'un essai, Lena Schrøder a porté un costume utilisé par une cosmonaute russe.
Photo : Courtoisie / Nima Shahinian
Du côté de l’ASE, l’équipe de John McFall et de Jérôme Reineix entame la deuxième étape, qui consiste à transformer l’étude de faisabilité en une occasion de vol.
Maintenant que nous savons que c’est possible, on entre plus ou moins dans une phase d’implémentation. On va modifier la prothèse pour la certifier pour un vol. On a lancé un appel de propositions, pour des travaux scientifiques qui pourraient être menés par John. On est en train de les analyser, et on espère retenir une possibilité de mission
, dit Jérôme Reineix.
Il est difficile d’établir avec précision la date d’un départ, en raison surtout du destin incertain de la Station spatiale internationale, qui pourrait cesser ses activités en 2030. Les places sont assignées par vote, et il y aura un aspect politique qui entrera en ligne de compte, quand viendra le temps de choisir les astronautes. Jérôme Reineix se contente d’avancer prudemment la deuxième moitié de 2027, la date qui avait été utilisée en exemple lors de l’étude. C’est juste une hypothèse
, prévient-il.
La perspective d’être le premier para-astronaute n’émeut pas particulièrement celui qui fait un parallèle avec sa carrière sportive.
Quand j’étais un athlète, je ne voulais pas nécessairement être le premier, tout le temps. Je n’étais pas en compétition contre les autres, j’étais en compétition contre moi-même. C’était toujours le dépassement de soi qui me motivait.
Il est dans le même état d’esprit aujourd’hui. Je veux simplement être un bon astronaute, compétent, et montrer que les personnes handicapées sont tout aussi compétentes, pourvu qu’on leur offre des occasions et des infrastructures convenables.
Advertising by Adpathway




