L’économie ukrainienne menacée de déséquilibre
KALUSH, Ukraine - Pendant longtemps, de nombreux Ukrainiens n’avaient jamais entendu parler de Kalush, une petite ville de l’ouest du pays.
Son nom était surtout connu pour le groupe Kalush orchestra, dont le chanteur est originaire de cette localité, et qui a fait parler de lui au-delà même des frontières ukrainiennes en remportant le concours Eurovision en 2022, peu après l’invasion russe.

Une quarantaine d'entreprises de l'est de l'Ukraine se sont installées à Kalush, dans l'ouest.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery
Dmytro Shterenberg, originaire de la région de Kharkiv, à plus de 1000 kilomètres à l’est, connaît bien aujourd’hui Kalush, où la guerre l’a forcé à s’installer, avec l’entreprise qu’il a cofondée.
Les locaux de sa compagnie, Allwood, qui se spécialise dans la fabrication de portes en bois, ont été complètement détruits
, raconte l’homme d’affaires. Situés à une trentaine de kilomètres de la frontière russe, Kharkiv et ses environs sont souvent attaqués par des drones et des missiles.
Pendant quelques mois, Dmytro Shterenberg a tenté de trouver un endroit où relocaliser les activités. Son choix s’est finalement porté sur Kalush, située à moins de 200 kilomètres de la frontière polonaise, ce qui facilite les exportations des produits de Allwood.
Mais l’argument qui a principalement guidé le choix de Dmytro Shterenberg est la sécurité.
Même si j’étais resté et que la production s’était poursuivie, j’aurais pris la décision de déménager. Tous les drones et les missiles balistiques passaient par le village où était située l’entreprise. La sécurité est primordiale.
Dans l’immense entrepôt où sont sciées puis emballées les portes de bois, une quarantaine d’employés viennent eux aussi de la région de Kharkiv.
Des aides de l’État et de l’agence américaine USAID ont permis à Dmytro Shterenberg de relocaliser ses activités à Kalush, ville toute désignée pour l’accueillir.

Une quarantaine d'employés de l'usine Allwood viennent eux aussi de l'est de l'Ukraine.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery
Nous avions déjà les infrastructures, le gaz
, affirme le maire adjoint Bohdan Biletsky, pour expliquer l’attrait de sa ville, qui a accueilli une trentaine d’entreprises de l’est depuis 2022.
L’administration municipale de Kalush, où de grandes industries étaient déjà installées à l’ère soviétique, était très ouverte à héberger des compagnies exilées, d’autant que la ville a elle-même subi les contrecoups économiques de la guerre.
Après l’invasion russe, une grande usine produisant du PVC a dû fermer ses portes, compte tenu des impacts du conflit sur le commerce maritime, essentiel à ses activités. Bohdan Biletsky explique que 30 % des revenus de la ville ont disparu avec cette compagnie.

Bohdan Biletsky est maire adjoint de la ville de Kalush.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery
Une économie à l’ouest, une autre à l’est
Cet exil forcé des entreprises des zones orientales, bassin industriel du pays, pourrait avoir un impact à long terme sur l’économie du pays.
L’Ukraine change radicalement, plus rapidement que pendant les 30 années qui ont suivi son indépendance
, constate Ivan Savchuk, chercheur spécialiste de la géographie de l’économie.

La ville de Kalush a aussi attiré des entreprises comme Motorimpex, venue de la région de Kharkiv.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery
Avant même 2014, l’économie ukrainienne était déjà clairement en train de se réaligner aux dépens de l’est, où les capacités de l’industrie lourde parfois obsolète stagnait
, indique un rapport de la firme Ponars Ukraine. Le mouvement vers l’ouest s’est accéléré avec la guerre dans le Donbass à partir de 2014, puis avec l’invasion russe à grande échelle de février 2022.
Ce rapport note la baisse majeure de créations d’entreprises et d’investissements dans l’est et le sud de l’Ukraine entre 2022 et la fin 2023.
La guerre a obligé tous les propriétaires à minimiser leurs risques. Pour minimiser leurs risques, ils doivent implanter leurs usines à la bande frontalière avec l’Union européenne.
Mais peu importe les risques à long terme sur un possible déséquilibre, la priorité de nombreux Ukrainiens est de permettre à l’économie du pays de prospérer comme elle le peut et de poursuivre les exportations de produits industriels ou agricoles.

L'entreprise Motorimpex est maintenant installée à Kalush, plus proche de la frontière avec la Pologne.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery
Pour acheter en masse les armes et les munitions nécessaires pour l'armée, il faut exporter massivement pour obtenir les devises pour payer toute cette facture
, précise le chercheur Ivan Savchuk, aujourd’hui rattaché au laboratoire Géographie-cités, dans la région de Paris.
Dmytro Shevchenko, directeur adjoint de l'ingénierie de Motorimpex, va dans le même sens. On sait ce qui se passe au front. Les gens font des choses incroyables tous les jours. Nous ici, derrière, on doit faire tout notre possible pour que l’économie fonctionne
, explique-t-il.

Dmytro Shevchenko envisage la possibilité de laisser son entreprise dans l'ouest de l'Ukraine.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery
Cette entreprise, qui se spécialise dans la production de systèmes hydrauliques pourrait même rester dans l’ouest, compte tenu de la proximité avec la frontière polonaise qui facilite les exportations.
Dmytro Shterenberg, de l’entreprise Allwood, hésite quant à lui à se projeter dans l’avenir. Son Kharkiv natal lui manque, bien sûr, mais il ne peut s’engager pour l’instant à y rétablir son entreprise.
S’il n’y a pas de garanties, il y a beaucoup de risques. L’équipement ici est neuf. Je ne peux pas prendre le risque de le déplacer sans accord [de paix] définitif
, dit-il.
Comme il y a plus de 3 millions de déplacés internes, il attend, nostalgique de l’époque où Kalush était un groupe de musique, et non une terre d’exil.

Kalush, comme plusieurs villes d'Ukraine, rend hommage à ses soldats morts au combat.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery
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