Les choses ont-elles changé aux États-Unis cinq ans après le meurtre de George Floyd?
Il y a cinq ans, les images révoltantes d’une arrestation musclée par la police de Minneapolis, au Minnesota, allaient provoquer une onde de choc non seulement aux États-Unis mais aussi ailleurs dans le monde. George Floyd a perdu la vie lorsqu'il a été étouffé par le genou d’un policier, un meurtre qui a lancé toute une réflexion sur les méthodes policières.
Aujourd’hui, ceux qui militent pour que sa mémoire ne disparaisse pas des livres d’histoire redoublent d’ardeur.
C’est le cas de Lessa Kelly, directrice générale de Memorialize The Movement. À partir du 25 mai 2020, elle a participé à des manifestations et à des actions d'entraide pour collecter de l'argent et des fournitures à l'intention des personnes qui n'y ont pas eu accès pendant le soulèvement et les émeutes qui ont bouleversé la ville. C'est alors qu’elle a remarqué des peintures murales sur les contreplaqués des commerces qui lui ont donné de l’espoir.

Leesa Kelly tente de préserver la mémoire de George Floyd et le souvenir des événements qui ont entouré sa mort.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Elles m'ont donné de l'inspiration et de la force pendant une période très difficile pour notre ville et je ne voulais pas qu'elles disparaissent.
Elle a donc commencé à les collectionner comme une réponse à un traumatisme, comme un moyen de faire face à sa peur d'oublier cette histoire. En cinq ans, elle a amassé plus de 1000 panneaux de contreplaqué peints, des témoignages que des commerçants et des citoyens avaient installés devant les façades des édifices pour se protéger.
Sous la pluie froide, ils sont une dizaine à suivre cette jeune Afro-Américaine qui a organisé une visite dans un des quartiers de la ville assiégée il y a cinq ans par les émeutes qui avaient éclaté après la mort de George Floyd. Ce soulèvement s'est répandu dans le monde entier et c'est vraiment puissant.
Meurtre en direct
Le 25 mai 2020, pendant des heures et des heures, la colère a éclaté parmi les manifestants lors d'émeutes qui ont culminé avec l’incendie du poste de police.

Au coin de la 38e Rue et de l'avenue Chicago, à Minneapolis, se trouve toujours, cinq ans après l'assassinat de George Floyd, le mémorial à sa mémoire.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Cinq ans plus tard, les vestiges de l’émeute sont toujours bien présents. Devant des commerces qui n’ont jamais rouvert, Muhammad Abdul-Ahad nous montre les cicatrices de la ville. Il s’occupe de l’organisme Touch Outreach, un groupe de prévention citoyenne de la criminalité urbaine. Beaucoup de ces bâtiments avaient un passé historique qui a disparu, ce qui est regrettable
, dit-il.
Cependant, l’endroit qui est marqué pour toujours dans sa mémoire se trouve au coin de la 38e Rue et de l’avenue Chicago. C’est là que la police a été appelée par un employé de l'épicerie Cup Foods, qui soupçonnait George Floyd d'avoir utilisé un faux billet de 20 dollars.
Les images de Floyd appréhendé par la police, couché au sol, le genou du policier Derek Chauvin sur la nuque pendant plus de neuf minutes alors qu’il n’arrive pas à respirer, ont fait le tour du monde.

Muhammad Abdul-Ahad reste optimiste sur les promesses de réformes au sein du corps de police de Minneapolis.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Aujourd'hui encore, on y trouve le mémorial de George Floyd avec des peluches, des mots peints sur l'asphalte et des murales tout autour.
Ç'a été un déclencheur, comme si nous avions assisté à la mort de quelqu'un non pas aux mains d'une personne qui lui ressemblait mais par la faute des forces de l'ordre. Et je me suis dit : c'est quelque chose de différent dont on n'est pas témoin tous les jours.
En 2021, Derek Chauvin a été reconnu coupable de deux chefs d'accusation de meurtre et d'un chef d'accusation d'homicide involontaire. Il a été condamné à 22 ans et demi de prison
Inquiétude grandissante
Cinq ans plus tard, l’inquiétude se fait toujours sentir à quelques pas de l’endroit où le meurtre de George Floyd a été commis.
King Demetrius Pendleton, un photographe local, a établi son studio de l’autre côté de la rue où Floyd a rendu son dernier souffle. Sa vitrine est tapissée de photos de résidents qui ont perdu la vie lors d'affrontements avec la police de Minneapolis. La plupart de ces jeunes qui se sont fait tuer voulaient seulement rentrer chez eux
, dit-il.
Selon lui, la conscientisation face à la brutalité policière s’est estompée ces derniers temps.
Il n’y a eu aucun progrès. L'Amérique a retiré sa capuche du Ku Klux Klan et a montré un venin aussi virulent que celui d'un serpent, et ce n'est que le début.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche va faire des ravages, selon lui. L'administration Trump tente de déclencher une guerre raciale. Ce à quoi beaucoup de gens font allusion, c’est qu’elle prévoit gracier Derek Chauvin, et ce n'est pas tout : il gracie 1500 insurgés du Capitole et il accueille comme réfugiés des Sud-Africains blancs.

King Demetrius Pendleton estime que la conscientisation face à la brutalité policière s’est estompée ces derniers temps.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
C'est totalement absurde et beaucoup de gens ont l'impression d'avoir été trompés, embobinés, escroqués. Je suis terriblement inquiet pour ce que nous appelons les États-Unis, ce que nous appelons l'Amérique.
Defund the police
La mort de George Floyd a alimenté le débat sur le financement des services de police par l’État et par les villes. Le fameux slogan Defund the police
a fait le tour des États-Unis, avec quelques résultats, selon Amara Enya, codirectrice du Movement for Black Lives.
Cinq ans plus tard, nous savons que le discours sur la police et la sécurité a considérablement évolué parce que les communautés s'interrogent sur le rôle de la police et ont imposé des changements dans l’allocation des budgets et plus de transparence au sujet des sommes consacrées à la sécurité publique.
Elle estime que ce mouvement a permis d’obtenir plus de 840 millions $ en réduction directe de l'apport des services de police américains. Mais elle s’inquiète d’un virage amorcé avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Nous savons que cette administration crée un environnement propice aux choses que nous combattons, qu'il s'agisse des brutalités policières sous diverses formes, des meurtres commis par des policiers et des abus de profilage qui peuvent conduire à l'assassinat ou à l'incarcération de personnes par la police.

La mort de George Floyd en 2020 a provoqué une réflexion sur une réforme des méthodes policières.
Photo : Radio-Canada / Frédércic Arnould
Il semble qu’avec le recul, les services de police ont pour beaucoup révisé leurs politiques, selon Jason Johnson, un ancien policier de la Ville de Baltimore et président du Law Enforcement Legal Defense Fund qui, entre autres, collecte des fonds pour soutenir la défense juridique des policiers qui pourraient avoir été accusés à tort de crimes liés à leur travail.
C’est un peu un retour du balancier. Il y a eu une réaction excessive après 2020 et je pense que nous commençons à voir ce retour à une position plus normale pour les forces de l'ordre.
Selon le rapport de son organisation, dans 70 des plus grandes villes américaines, le nombre de meurtres a chuté de 32 % entre 2021 et 2024, une tendance due en grande partie, selon Jason Johnson, à la remise en place de services de police proactifs, qui ont fait leur retour et qui ont fait baisser la criminalité.
Les services de police ont l’oreille attentive de l’administration Trump, selon lui. Le président Trump s'est exprimé à ce sujet à de très nombreuses reprises, et non seulement il l'a fait, mais il a aussi agi en conséquence pour lutter contre la criminalité, en particulier les crimes violents.
Il croit que l'administration Biden travaillait davantage contre les forces de l'ordre plutôt que de les aider dans leurs efforts de réduction de la criminalité.

Jason Johnson, président du Law Enforcement Legal Defense Fund, croit que la réaction consécutive à l'affaire George Floyd a provoqué une réaction excessive contre les services de police.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Changement de cap
Quelques jours avant le cinquième anniversaire de la mort de George Floyd, le département américain de la Justice de l'administration Trump a déclaré qu'il n'avait plus l'intention d'appliquer les réformes du Département de la police de Minneapolis approuvées par l'administration Biden. Cette décision démontre le désir de l'administration de donner plus de liberté à la police.
Même si Jacob Frey, le maire de Minneapolis, promet de procéder quand même à ces réformes, la tendance à effacer les prises de conscience depuis la mort de George Floyd semble s’intensifier, selon des militants contre les brutalités policières.
À près de 1500 kilomètres de là, on entend le son du marteau piqueur sur ce qu’on appelait encore, il y a quelques semaines, la Black Lives Matter Plaza juste devant le parc Lafayette, en face de la Maison-Blanche. Les immenses lettres du nom de cette organisation qui milite contre le racisme systémique envers les Noirs étaient peintes en jaune sur l’asphalte, mais elles ne sont plus qu’un lointain souvenir depuis deux mois.
Muriel Bowser, la mairesse de la capitale, n’a pas eu le choix face aux pressions budgétaires de Donald Trump et du Congrès, contrôlé par les républicains.
J'ai pris cette décision parce qu'il est important pour moi de me concentrer sur les grandes questions qui touchent la circonscription et je ne peux pas commencer la conversation en parlant de la place Black Lives Matter alors que nous devrions parler des réductions de 8 milliards de dollars du budget de Medicaid qui pourraient frapper le district.

Keyonna Jones, qui a participé au projet de la Black Lives Matter Plaza à Washington, déplore le démantèlement de cette place mais croit que l'histoire gardera ce symbole dans les mémoires.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Keyonna Jones, une des artistes qui avaient participé à ce projet, a eu le cœur brisé en voyant disparaître ce souvenir du combat contre les inégalités. Cela m'a fait un peu plus mal que je ne le pensais d'être ici et de voir ce démantèlement, dit-elle, mais encore une fois, l'art est une de ces choses qui peuvent toujours revenir.
L'histoire est une chose qu'on ne peut pas changer même si on essaie de l'effacer. Nous étions ici, nous l'avons fait. C'était un mouvement, c'est arrivé, j'ai des photos, j'ai des preuves.
Elle estime que tout cela n’est que le résultat de l'intimidation politique de la part de l’administration Trump.
Devant ce changement de cap perçu au niveau des villes et de l’État fédéral, c’est un message similaire mais plus optimiste que semble aussi porter Leesa Kelly, de Memorialize The Movement, dans les visites guidées de sa collection de panneaux décorés en souvenir de George Floyd à Minneapolis.

Un cimetière improvisé près de l'endroit du meurtre de George Floyd avec les noms de victimes de brutalité policière aux États-Unis.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Je ne m'inquiète pas de l'imbécile au pouvoir en ce moment. Et je sais que la communauté de personnes qui m'entoure et me soutient veillera à ce que cette histoire reste protégée et préservée
, confie-t-elle.
Et je sais qu'à plus grande échelle, il y a beaucoup de personnes incroyables qui travaillent avec diligence pour s'assurer que les choses que [Donald Trump] essaie de mettre en œuvre ne passent pas. Je sais donc que cela aussi passera.
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