Les futures enseignantes motivées... mais pas plus nombreuses
L'« opération séduction » est enclenchée à la Journée des finissantes en enseignement de l’Université de Montréal. Des dizaines de centres de services scolaires (CSS) rivalisent de courbettes pour convaincre les futures enseignantes de les choisir, eux plutôt que le voisin.
On pense déjà à la rentrée de l’automne, nous, c’est sûr!
lance Stéphanie Brunet, conseillère en gestion de personnel pour le Centre de services scolaire des Affluents. On veut montrer à la relève ce qui nous distingue des autres CSS. On offre un beau programme en insertion socioprofessionnelle!

Le Centre de services scolaire des Affluents distribue des objets promotionnels pour mousser leur campagne de recrutement de nouveaux enseignants.
Photo : Radio-Canada / Paul-André St-Onge
Quelques pas plus loin, autre kiosque, même discours. On dit aux finissantes : on va vous prendre par la main, on va vous accompagner dans la suite de votre projet professionnel
, explique tout sourire Karine Labelle, directrice adjointe au service des ressources éducatives du Centre de services scolaire Marie-Victorin, en Montérégie.
On fait face à cette pénurie d'enseignants. Ces finissantes-là, elles ont une solide formation pour répondre aux besoins de nos élèves. On veut leur faire sentir à quel point elles sont précieuses pour nous.

Karine Labelle s'est déplacée à la Journée des finissants en enseignement pour en convaincre le plus possible d'opter pour le Centre de services scolaire Marie-Victorin, en Montérégie.
Photo : Radio-Canada / Paul-André St-Onge
L’accompagnement dans l’intégration professionnelle, voilà le sujet de l’heure. Parce qu’à travers l’augmentation du nombre d’élèves, l’ajout des classes de maternelle 4 ans, les départs à la retraite, les abandons anticipés de la profession par les jeunes enseignants et le discours ambiant négatif qu'on entend à propos des conditions de travail en milieu scolaire, il faut tout faire pour rassurer les finissantes qui s’apprêtent à atterrir à temps plein dans les classes, nous explique-t-on.
Nombre stable de finissantes, malgré une pénurie qui s’accentue
La pénurie d'enseignants est loin de se résorber, bien au contraire. Un rapide coup d'œil au Tableau de bord de l’éducation suffit pour le constater. Entre avril 2023 et avril 2025, le nombre de postes d’enseignants à pourvoir a tout simplement doublé, passant de 794 à 1599.
Ce n’est pas bon signe! Ce que ça nous dit, c’est que la pénurie est en train de s’accentuer
, s’inquiète Geneviève Sirois, cotitulaire de la Chaire UNESCO en politiques éducatives et profession enseignante. Elle s’empresse d’ajouter que cet indicateur est loin de traduire avec justesse l’ampleur de la crise.
Ce n’est pas représentatif des besoins réels du système éducatif; c’est un petit morceau de la réalité qui masque tout ce qu’il y a autour.
Il y a, comme l'explique Mme Sirois, des milliers d’affectations pourvues temporairement par des suppléants, souvent non légalement qualifiés, qui remplacent des enseignants en congé de maternité ou encore en congé de maladie, ces derniers étant en constante augmentation ces dernières années.
Tout ça, c'est sans compter les postes à pourvoir qui s’ajouteront en fin d’année scolaire avec les départs à la retraite et de ceux qui abandonnent prématurément et pour de bon le métier, ajoute-t-elle. Il ne faut pas non plus oublier que le nombre d’élèves augmente d’année en année. Donc, le nombre d’enseignants nécessaires sera assurément plus important lors de la prochaine rentrée scolaire.
Pendant ce temps-là, le nombre de finissants en enseignement a stagné. C’est ce que révèlent les chiffres recueillis par Radio-Canada auprès de quatre grandes facultés de l’éducation au Québec : celles de l’Université de Sherbrooke, de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), de l’Université de Montréal et de l’Université Laval. Entre 2023 et 2025, il y a essentiellement le même nombre de diplômés qui sortent de ces établissements pour rejoindre le réseau scolaire.
Bien sûr, le portrait varie quelque peu selon le programme et l’établissement d’enseignement fréquenté. Par exemple, le nombre de diplômés en éducation préscolaire et enseignement primaire (EPEP) à l’Université de Sherbrooke a fait un bond significatif (+52) entre l’année dernière et cette année, alors que celui de l’UQAM est en recul (-37).
Si on regarde l’ensemble des données, baccalauréats et maîtrises qualifiantes confondus, on remarque ces deux dernières années une tendance à la hausse, mais légère, dans les programmes en enseignement primaire (+13 % entre 2023 et 2025, +3 % entre 2023 et 2024) et en enseignement secondaire (+10 % entre 2023 et 2025, +7 % entre 2024 et 2025).
En revanche, le baccalauréat en adaptation scolaire (-7 % entre 2023 et 2025) et quelques autres programmes, comme l’enseignement du français langue seconde ou encore l’enseignement en formation professionnelle et technique, connaissent des baisses de diplomation.
Les finissants hésitent entre enthousiasme et appréhension
Puisque les finissants sont peu nombreux et, surtout, en nombre insuffisant pour combler les besoins qui sont en forte croissance, les centres de services scolaires se les arrachent.
On a l’embarras du choix, on peut aller travailler où on veut
, confirme Maèva Ritchie, qui décroche ces jours-ci son baccalauréat en éducation préscolaire et enseignement primaire de l’Université de Montréal.
Toutefois, si le manque d’enseignants leur donne cet avantage, cela ne fait que mieux mettre en lumière l’autre côté de la médaille, nuance-t-elle. Si tu regardes ça dans l’autre sens, tu réalises que si on a tant de choix, c’est parce qu’il y a tellement d’enseignants qui quittent la profession, qui sont en congé de maladie, etc. Et ça, c’est un peu moins rassurant!

Maèva Ritchie et Alexia Francoeur sont à la fois excitées et quelque peu inquiètes à l'idée de commencer officiellement leur carrière dans les écoles primaires dans quelques mois.
Photo : Radio-Canada / Paul-André St-Onge
J’espère être encore là dans cinq ans. J’espère être encore autant en amour avec la profession. Mais ça va dépendre du soutien qui va m’être offert, si j’ai l’équipe-école qui va m’aider à rester forte, énergique et motivée.
On le sait qu’une grande proportion des nouveaux enseignants ne poursuit pas longtemps dans le métier. Ça peut être décourageant. Même si on aime l’enseignement, il y a une charge de stress, notamment au sujet de l’insertion professionnelle
, poursuit Alexia Francoeur, une amie de Maèva.
Selon une enquête récente de l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) menée auprès du personnel scolaire, 15 % des enseignants interrogés ont l’intention de quitter leur emploi ou de changer de domaine d’activité au cours de la prochaine année.
On est contentes d’avoir terminé nos études, mais ça fait peur de commencer à travailler. Est-ce que je vais être capable de faire ce métier-là longtemps? Est-ce que je vais être bien accompagnée? Ce sont des questionnements qu’on a tous.
La préoccupation du décrochage enseignant est telle que Roxanne Bilodeau et trois coéquipières finissantes au baccalauréat en enseignement en adaptation scolaire ont décidé, pour leur travail final de programme, de créer une trousse magique
numérique pour les nouveaux enseignants, qui rassemble des ressources pour faciliter leur transition vers le monde professionnel.

Roxanne Bilodeau se sent plus confiante à l'idée d'entamer sa carrière comme enseignante en adaptation scolaire après avoir créé une «trousse magique» pour les nouveaux enseignants, qu'elle compte bien utiliser à son entrée dans le réseau scolaire.
Photo : Radio-Canada / Paul-André St-Onge
Je me dis que si on arrive avec des outils, des ressources pour trouver de l’aide, par exemple en santé mentale, ça va être moins anxiogène, et on a moins de chances de décrocher.
L’enquête du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante (CRIFPE) publiée en février dernier confirme que la grande majorité des étudiantes en enseignement ont des préoccupations concernant l’insertion professionnelle, même si leur engagement professionnel, de prime abord, est très sincère et solide.
Augmenter le nombre de finissants en enseignement : pas si simple
Les raisons qui expliquent une stagnation dans le nombre de diplômés en enseignement sont multiples et complexes, indiquent plusieurs experts du milieu consultés par Radio-Canada.
Outre l’enjeu difficile qui consiste à attirer plus de candidats à la profession d’enseignant, une proportion importante d'aspirants enseignants quittent leur formation en cours de route.
À l’Université de Montréal, par exemple, ce sont moins de 6 étudiants sur 10 qui ont décroché leur baccalauréat en enseignement en 5 ans.
L’enquête du CRIFPE indique que près de la moitié (47,2 %) des étudiants en enseignement ont envisagé d’abandonner leur formation, et c’est sans compter ceux qui ont quitté leur programme d’études avant d’être interrogés.
D’une part, nombre d’entre eux réalisent assez tôt dans leur parcours de formation que le milieu de l’enseignement n’est finalement pas pour eux, explique Ahlem Ammar, la doyenne de la Faculté de l’éducation de l’Université de Montréal.
Ensuite, la conciliation difficile entre études, travail et vie personnelle est montrée du doigt par presque tous les étudiants interrogés par le CRIFPE. Voilà pourquoi plusieurs universités ont adapté l'offre de programmes aux profils de plus en plus variés des futurs enseignantes et enseignants, assure Ahlem Ammar.
C’est un travail qu’il faut faire avec précaution parce qu’on ne peut pas donner des diplômes à rabais. Parce que ce sont nos jeunes qui vont finir par payer
, dit-elle.
Il serait aussi important que les centres de services scolaires acceptent de faire davantage d’ajustements afin de faciliter la conciliation travail-études, affirme Mylène Leroux, professeure titulaire en sciences de l’éducation à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et chercheuse pour le CRIFPE.
Le problème, c’est qu’il n’y a pas beaucoup d’ajustements du côté du milieu d’emploi dans les CSS.
Des pas doivent être faits de leur côté aussi pour mettre en place, pendant les stages, des conditions plus favorables pour la complétion des études, explique Mme Leroux.
Par exemple, on pourrait revoir les contrats en donnant aux étudiants une charge de 80 % et leur laisser une journée dédiée à leurs cours
, suggère-t-elle.

Le reportage de Fannie Bussières McNicoll
Soutien financier défaillant pendant les études
Un troisième facteur important entre aussi en jeu pour maintenir le plus grand nombre d’étudiants : le soutien financier.
L’enquête du CRIFPE confirme que la situation financière des étudiants en enseignement est précaire. Plus de 60 % dépendent du soutien familial et 44 % recourent aux programmes de soutien financier aux études.
Les étudiantes à temps plein dans des baccalauréats en enseignement avaient reçu une bouffée d’air frais avec l’arrivée des généreuses bourses incitatives Perspective Québec, en 2022.
Leur disparition prochaine, annoncée en février et justifiée notamment parce qu’elles ne réussissaient pas à attirer davantage d’étudiants en enseignement, a été bien mal reçue, notamment parce que les sommes économisées ne seront pas réinvesties dans la rémunération des stages, comme cela a été demandé par les associations étudiantes et promis par le gouvernement caquiste.
Le cabinet de la ministre de l’Enseignement supérieur, Pascale Déry, a toutefois confirmé à Radio-Canada que les étudiants des programmes en enseignement anciennement admissibles à la bourses Perspective Québec redeviendraient admissibles au Programme de bourses de soutien à la persévérance et à la réussite des stagiaires, qui leur permettra de toucher 3900 $ pendant la session au cours de laquelle ils réaliseront leur dernier stage obligatoire.
Les étudiants d’une maîtrise qualifiante, qui représentent une minorité des finissants en enseignement, bénéficient pour leur part encore d’une bourse de persévérance qui leur est propre et qui leur donne droit à 2500$ par bloc de 15 crédits complétés, mais leur méthode de versement critiquée fait en sorte que cela peut prendre près de deux ans avant de commencer à la recevoir, certains l’ayant qualifiée de bourse fantôme.
Maèva Ritchie est inquiète pour les prochaines cohortes qui ne pourront profiter que de ce soutien financier, qu’elle juge insuffisant. Elle espère que ceux qui sont motivés à devenir enseignants n’abandonneront pas ce rêve pour des considérations financières.
Nous, on a eu la chance de recevoir la bourse Perspective les deux dernières années de nos études. C’est vraiment dommage pour les futurs étudiants. Il me semble que ça va de soi, recevoir une vraie rémunération pendant un stage à temps plein de trois mois dans les écoles.
La doyenne Ahlem Ammar ajoute que la précarité financière des étudiants accentue le décrochage. Cela fait en sorte que certains suspendent leurs études pour aller travailler et on ne parvient plus à corriger le problème
, déplore-t-elle.

Ahlem Ammar est la doyenne de la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal.
Photo : Radio-Canada / Paul-André St-Onge
Nous, on les aide au niveau de la formation. Il faut les aider financièrement pour qu'ils puissent vivre des conditions de formation optimale.
La rémunération des stages, c’est clair que ça devrait être fait depuis longtemps
, renchérit Mylène Leroux, de l’Université du Québec en Outaouais.
Programmes courts : pas la solution
Le ministre québécois de l’Éducation Bernard Drainville ne s’en cache pas : il mise sur le développement de programmes courts pour qualifier rapidement les milliers d’enseignants qui travaillent dans les classes du Québec sans brevet d’enseignement.
Néanmoins, le ministre fait fausse route en mettant tous ses œufs dans cette solution facile
, selon Mylène Leroux, de l’UQO, faisant écho à d’autres avant elle.
Surtout que les programmes courts n’ont pas fait leurs preuves ailleurs qu’au Québec, assure Mme Leroux, qui a réalisé une recension des écrits à ce sujet présentée au dernier congrès du CRIFPE.
Le gouvernement nous donne l’impression que c’est la solution miracle, mais dans les faits, si on regarde ce qui s’est fait aux États-Unis dans les 30 dernières années, les formations courtes se sont multipliées, c’est le far west, et la pénurie est encore là, sinon pire!
fait valoir Mme Leroux.

Mylène Leroux, professeure au Département des sciences de l’éducation à l’Université du Québec en Outaouais (UQO).
Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot
On a tout lieu, quand on étudie l’exemple américain, de penser que [le recours aux programmes courts] va empirer ou amplifier le contexte de pénurie.
Ce que plusieurs écrits nous montrent, c’est que les gens qui vont dans ces parcours-là vont quitter la profession en plus grand nombre et plus rapidement parce qu’ils sont moins bien outillés, précise-t-elle. Malgré le bon vouloir de ces personnes-là, ça met aussi une charge supplémentaire pour le reste du personnel scolaire qui accueille ces enseignants-là moins bien formés.
Il est trop tôt pour confirmer si les formations courtes développées à l'heure actuelle au Québec dans plusieurs universités seront efficaces pour résorber la pénurie d’enseignants, reconnaît de son côté Geneviève Sirois, qui est en train de colliger des données pour pouvoir répondre à cette question.
Mmes Leroux et Sirois ont toutefois la nette impression que le ministre Drainville est en train de prioriser les formations courtes au détriment des étudiants des baccalauréats et des maîtrises qualifiantes, des formations plus longues, certes, mais qui assurent une qualification plus complète.
Par ailleurs, il est crucial de ne pas oublier, mais plutôt de valoriser les étudiantes de ces formations « traditionnelles » – qui demeurent après tout largement majoritaires parmi les nouveaux diplômés – si l'on souhaite avoir une relève de qualité et en nombre suffisant pour résoudre de manière durable la pénurie d'enseignants actuelle, concluent-elles.
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