Voici ce qui se cache derrière les vidéos d’animaux à l’accent québécois
Depuis quelques semaines, des vidéos mettant en scène des animaux générés par intelligence artificielle (IA) inondent TikTok et Instagram. Un gorille, un raton laveur ou encore un yéti, tous dotés d’un accent québécois, s’adressent à la caméra dans le style des vlogues, en faisant des allusions à la culture locale. Derrière ces créatures numériques se cache un objectif bien réel : générer des revenus grâce au placement de produits et à la vente de formations coûtant jusqu'à 105 $. Selon nos calculs, huit comptes liés à la même équipe de créateurs – yeti.qc, gorille.qc, sasquatch.qc et racoon.qc – ont cumulé plus de 16 millions de vues sur TikTok et Instagram depuis le début de juin. Ce phénomène s’inscrit dans une tendance mondiale rendue possible par le lancement du modèle de génération vidéo Veo 3 de Google à la fin mai. Ce système surpasse ses concurrents en produisant des vidéos réalistes synchronisées avec du son à partir de commandes textuelles. Depuis, les plateformes sociales regorgent de contenus similaires : des vlogues d’animaux humanoïdes, de personnages historiques, de Néandertaliens, d’extraterrestres, et plus. Mais derrière l’aspect ludique se cache souvent une stratégie commerciale bien rodée. Depuis que l’IA générative est devenue grand public, les formations sur la manière d’utiliser ces outils pour faire de l’argent se multiplient, et tous les moyens sont bons : publier des photos ou des vidéos IA sur les réseaux sociaux (nouvelle fenêtre), vendre des livres générés par IA sur Amazon, lancer des boutiques qui vendent des biens de faible qualité à l’aide de fausses photos de produits générées par IA (nouvelle fenêtre)… et ce n’est que la pointe de l’iceberg. Cette vidéo de yéti générée par IA a été vue plus de 295 000 fois sur Instagram et TikTok. Photo : TikTok @yeti.qc Dans une vidéo supprimée de son compte Instagram personnel avant que nous l’ayons contacté, l’un des deux créateurs des vidéos d’animaux québécois, qui travaillent en tandem, vante ses exploits. Si TikTok permet à certains créateurs de gagner plusieurs centaines de dollars par million de vues (nouvelle fenêtre), ce programme n’existe pas au Canada (nouvelle fenêtre). L’auteur des vidéos d’animaux explique donc dans la vidéo sur son compte personnel qu’il a pu convertir ses visionnements en profits en faisant du placement de produits et en vendant des produits numériques. Effectivement, les personnages dans certaines de ses vidéos incitent les gens à télécharger une application de génération de vidéos IA ou encore à se servir de leur code promotionnel pour s’inscrire à des sites web de jeu en ligne. Il vend aussi un guide à 20 $ qui explique comment créer des vidéos IA Nous avons acheté le guide de base afin d’avoir davantage d’informations sur ses auteurs. Cela nous a non seulement permis de les identifier, mais aussi de constater que le guide ne compte qu’environ 500 mots. Rien n’indique d’ailleurs qu’un guide La page web à partir de laquelle le guide de création de vidéos IA d'animaux est vendu. Photo : Capture d'écran servicevault.io L’autre personne à l'origine de ce guide, qui ne souhaitait pas que son identité soit dévoilée pour protéger sa vie privée, soutient toutefois que l’objectif premier des pages était de L'utilisation du mot en n par les personnages dans certaines des vidéos a été relevée à plusieurs reprises dans leurs sections commentaires. En entrevue, l’un des créateurs des vidéos a défendu son utilisation en soutenant qu’il n’était pas utilisé à des fins racistes. Les vidéos en question ont toutefois été supprimées quelques minutes après que nous l’avons questionné à ce sujet. Un autre créateur québécois, actif sur le compte yogo.ai sur TikTok et Instagram, vend lui aussi un guide multilingue sur la manière de créer des vidéos IA pour 4 $. Son contenu met en scène des personnages fictifs ou caricaturaux et cumule environ 4,5 millions de vues. Le doctorant en sémiologie et chargé de cours à l’UQAM Jean-Michel Berthiaume est peu surpris que ces vidéos connaissent un tel succès, puisque les algorithmes mettent de l’avant tout ce qui génère de l'engagement, peu importe son intention ou sa valeur. Selon lui, ce contenu peut tout à fait être qualifié de Nous assistons actuellement à la première vague de bouillie d’IA québécoise, selon M. Berhiaume. Si le terme Une autre page Instagram et TikTok de vidéos IA intégrant des éléments de la culture québécoise qui s’illustre depuis quelques semaines est tabarnak_ai, qui cumule 3,5 millions de visionnements. Son créateur, Samuel, confie en entrevue qu’il ne compte pas faire de l’argent avec le contenu qu’il génère à l’aide de Veo 3. Cette vidéo de tabarnak_ai se moque des nids-de-poule au Québec. Photo : TikTok @tabarnak_ai Samuel dit d’ailleurs avoir été approché par la personne à l'origine des vidéos d’animaux pour intégrer un lien vers son guide sur les pages de tabarnak_ai lorsqu’il a commencé à connaître du succès. Il a refusé.
Stratégie de monétisation
J’ai généré plus de 10 millions de vues sur TikTok et Instagram combinés au cours des 7 derniers jours, et voici comment j’en ai tiré de l’argent
, dit-il. Ce que j’ai fait était assez simple : j’ai utilisé Veo 3 pour créer du contenu viral, j’ai ajouté un peu d’argot local, et ça a explosé.
réalistes avec un accent québécois
et les monétiser instantanément
, ainsi qu’un guide premium
qui fournit les commandes exactes pour réaliser ce type de vidéos pour 85 $ de plus.premium
existe avant d’avoir acheté celui de base.
faire rire le monde
et de reproduire la tendance, devenue virale aux États-Unis, auprès du public québécois. Il dit avoir vendu une centaine d’exemplaires de son guide depuis son lancement.On recevait tellement de messages privés du monde qui voulait nos scripts qu’on a automatisé le processus
, explique-t-il en entrevue. Ce n’était vraiment pas un projet pour faire de l’argent.
Du
AI slop
bien de chez nousAvec ce type de contenu, c’est pratiquement impossible de perdre en matière d’engagement. Soit les gens l’apprécient et y adhèrent, soit ils le trouvent répulsif, mais interagissent quand même avec
, explique M. Berthiaume, qui étudie la culture populaire, notamment sur Internet.AI slop
. Le terme, qui pourrait se traduire de manière imparfaite par bouillie d'IA
, désigne des images de synthèse reconnaissables et de faible qualité qui sont faciles à produire.Je n’ai pas l’impression que ça va arrêter, mais je n’ai pas non plus l’impression que ça va rester comme ça pour toujours
, dit-il. Je pense qu’éventuellement, ce sera récupéré, transformé, redigéré, et expulsé dans une forme qui va nous dépasser de plus en plus, parce que pour l’instant, le matériel est assez prévisible. Ça ne s’est pas subverti soi-même encore
, ajoute-t-il.AI slop
est habituellement péjoratif, cela ne veut pas dire que tout le contenu de ce type est créé exclusivement à des fins commerciales.
Je vois ça comme une forme de divertissement. J’ai parti ça pour me divertir avec mes amis et j’ai été surpris par comment ça a bien pogné. C’est une façon pour moi d’exprimer mon humour sans aller faire des spectacles devant des gens
, explique-t-il.J’ai appris par moi-même et c’est assez facile à faire. Si t’es un peu débrouillard, tu peux faire un bon bout de chemin par toi-même
, estime-t-il. C’est un peu curieux de vendre un guide – c’est comme payer pour écouter une vidéo sur YouTube. C’est un peu une arnaque, selon moi.
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