Une passion que l’alzheimer n’effacera jamais
L’alzheimer n’emportera peut-être jamais certains souvenirs d’une personne qui en est atteinte. La maladie modifie la manière dont une personne pense et agit, mais n’est certainement pas synonyme d’un déclin de la qualité de vie. Jean-Pierre Lafleur en est l’exemple, lui qui continue à faire ce qui le passionne chaque jour.
Un œil fermé, les bras tendus, Jean-Pierre Lafleur se concentre sur la cible, placée sous les vitraux de l’ancienne église du Très-Saint-Sacrement.
L’écho de la pièce au plafond haut fait résonner le sifflement de la flèche, qui atteint la cible en son centre.
Jean-Pierre se souvient avoir eu un arc entre les mains pour la première fois à l’âge de cinq ans. C’est son père qui l’a initié dès son jeune âge. De là est née une passion, qui ne l’a pas quitté 74 ans plus tard.
Pendant une trentaine d’années, il participe à des compétitions de tir à l’arc à plusieurs endroits dans le monde et entraîne de nombreux athlètes.
Parmi eux, Sandrine Trémeau, qui est devenue championne de France à l’été 2015.
Il accompagne notamment l’équipe canadienne lors de la Coupe du monde à Antalya, en Turquie. En 2012, il assiste aux finales des compétitions en tir à l’arc des Jeux olympiques de Londres.
Pour lui, ce n’était pas juste un métier. C’est un plaisir de tous les jours
, dit-il.

Jean-Pierre Lafleur s'entraîne encore chaque jour entre les murs de l'église.
Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme
C’est aussi lui qui met sur pied, en 2006, le programme de sport-études en tir à l’arc à l’Académie les Estacades. Il s’agissait de son projet de retraite, dont il conserve de très bons souvenirs.
Au fil des années, il crée de merveilleux souvenirs, mais la maladie gagne du terrain. Les symptômes sont plus visibles. Ses facultés cognitives et fonctionnelles lui font de plus en plus défaut.
En 2018, il doit se résoudre à abandonner le programme qui fait sa fierté. Mais il n’a pas rangé l’arc pour autant.
Lorsqu’il regarde sa vie jusqu’à maintenant, il la décrit comme étant extraordinaire grâce au tir à l’arc.
Les endroits que le sport l’a amené à visiter, les événements auxquels il a participé et les expériences qu’il a accumulées sont des moments qui ne le quitteront pas. Ce sont des souvenirs absolument incroyables. Ce sont des souvenirs que je n’oublierai jamais, qui ne partiront jamais de moi
.
La maladie qui emporte beaucoup, mais pas tout

Jean-Pierre Lafleur a été membre de clubs locaux et régionaux, ainsi que des associations québécoise et canadienne de tir à l'arc.
Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme
Son arrivée dans la maison Carpe Diem n’est pas du tout la fin de la pratique du sport pour lui. Sa passion, il l’exerce tous les jours dans son nouveau milieu de vie.
Je ne pourrais pas demander mieux
, souffle-t-il.
Il est toujours prêt à initier quelqu’un qui n’a jamais touché à un arc et des flèches au sport.
Presque tout le monde dans Carpe Diem ont fait du tir à l’arc avec moi
, souligne-t-il, heureux d’enseigner son savoir.
Sur son site web, la Société Alzheimer du Canada indique qu’une personne atteinte de la maladie peut sembler apathique et ne plus s’intéresser aux passe-temps qu’elle aimait dans le passé. C’est tout le contraire pour Jean- Pierre.
J’adore ça encore.
Plus encore, il ressent un bonheur que peu de gens peuvent affirmer connaître, en dépit de la maladie.
Oui, j’ai l’alzheimer, mais je suis l’homme le plus heureux du monde.
Au quotidien, il vit bien avec l’alzheimer, assure-t-il, bien qu’il oublie plein de choses
, et c’est grâce à son téléphone. Tout y est programmé, avec des alarmes et des rappels pour se souvenir de ce dont il a besoin.
Être actif et valorisé, le meilleur médicament

Ce qu'il aime par dessus tout, c'est de partager sa passion avec les autres.
Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme
Si Jean-Pierre peut décocher des flèches tous les jours, c’est parce qu’une équipe a tout mis en place pour le lui permettre.
Pour la fondatrice et directrice générale de Carpe Diem, Nicole Poirier, il est essentiel que le quotidien des résidents de la maison ressemble le plus possible à ce qu’il a toujours été.
On y arrive en allant chercher chez chaque personne son identité, ses forces, ses plaisirs, ce qui a fait que sa vie valait du sens
, indique-t-elle.
Que ce soit le tricot, le jardinage ou le tir à l’arc, Nicole Poirier veut que les personnes atteintes de la maladie aient la possibilité de faire ce qu’elles souhaitent.
Le fait de pouvoir continuer à faire ces gestes-là, ça combat la maladie. Ça permet au cerveau de rester actif. Ça permet de se sentir utile
, explique-t-elle.
L’acquisition de l’église, en 2021, permet justement la tenue de toutes sortes d’activités.

L’église du Très-Saint-Sacrement a été transformée en centre multifonctionnel par Carpe Diem en 2021.
Photo : Radio-Canada / Jean-François Fortier
Des témoignages comme celui de Jean-Pierre Lafleur, qui affirme être l’homme le plus heureux au monde
, lui donnent le sentiment d’être dans le bon chemin.
Quand j'entends quelqu'un dire : ''Moi, je suis heureux et je suis heureux parce que j'ai récupéré une passion que j'avais et que je pensais ne plus revivre à cause de la maladie'', moi, je me dis, c'est pour ça que je me lève le matin
, dit Mme Poirier.
C’est précisément pour cette raison que l’équipe met tout en place pour que les résidents puissent continuer de faire ce qui les anime et ce dont ils ont envie.
Ces gens ont le droit d'avoir une raison de se lever le matin et d'avoir une raison de vivre.
Cette méthode a par ailleurs un impact non négligeable sur les personnes vivant avec l’alzheimer.
Être actif, être utile, bien manger et travailler les fonctions cognitives ralentit la maladie mieux encore que n'importe quel médicament
, atteste-t-elle.
Saisir chaque jour, depuis 40 ans
Carpe Diem peut se traduire par saisir le jour
. L’expression illustre justement la philosophie de l’organisme, dont l’approche a grandement évolué depuis les 40 dernières années.
C’est d’abord en 1985 que la Résidence Poirier ouvre ses portes. Nicole Poirier reçoit les premiers résidents dans sa maison familiale, transformée dans le but d'accueillir des personnes âgées.

Nicole Poirier croit qu'il y a encore un grand besoin de personnaliser l’accompagnement des personnes pour leur offrir une meilleure qualité de vie.
Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme
C’est de cette manière qu’elle côtoie des personnes vivant avec l’alzheimer.
Je me suis rendu compte que moi je n’étais pas formée et que l’organisation n’était pas adaptée
, témoigne-t-elle.
Mme Poirier a ensuite voulu créer un lieu adapté pour que ces personnes vivent une vie la plus normale possible
. De là s’est entamée une grande réflexion qui s’est échelonnée sur 10 ans, avant d’ouvrir la maison Carpe Diem, en 1995.
Bien que son expertise soit désormais diffusée jusqu’en France, elle constate qu’il reste encore beaucoup de préjugés autour de la maladie.
Nicole Poirier déplore que des gens croient qu’il faille enfermer
les personnes atteintes de l’alzheimer parce qu’elles pourraient être plus vulnérables au danger.
Je ne dis pas que ce n’est pas utile parfois, mais le problème, c’est qu’on le fait pour tout le monde.
C’est plutôt un accompagnement personnalisé, en fonction des besoins de chacun, qu’il faut prioriser et développer, selon elle.
Se sentir libre, même en étant en sécurité, c’est un gros défi! Souvent, [les milieux d’hébergement classiques] priorisent la sécurité, et les gens sont privés d’un droit fondamental, qui est celui de pouvoir sortir librement.
Il faut tout un village
Après 30 ans à offrir un chez soi aux personnes vivant avec la maladie, Carpe Diem a le souhait d’aider plus de gens à vivre et vieillir chez eux.
On ne veut pas vivre dans l'exclusion, on veut continuer à être utile, on veut continuer à vivre par soi-même
, sont les réponses obtenues quand l’organisme demande aux personnes comment elles souhaitent vivre plus tard, souligne Nicole Poirier.
Le projet Place Carpe Diem : pour vivre et vieillir chez soi, est une initiative que Carpe Diem veut mettre en place.

Une nouvelle résidence pour les personnes atteintes d'Alzheimer, un centre de services pour les personnes atteintes de la maladie et qui vivent à domicile ainsi que le proche, en plus d'un centre multifonctionnel et communautaire seront mis sur pied à Trois-Rivières par Carpe Diem – Centre de ressources Alzheimer.
Photo : placecarpediem.com
Il s’agit d’un projet de quartier qui permettrait aux personnes avec une maladie neurodégénérative d’obtenir une multitude de services à distance de marche.
Il y a quelques années, unpremier village reconstitué pour les personnes atteintes d’alzheimer a été créé à Vancouver, suivant le modèle d’un village néerlandais conçu pour accueillir des patients atteints de démence.
C’est là qu’est l’avenir. Ce n’est pas dans la multiplication de thérapies et dans un médicament qu’on nous annonce depuis 40 ans qui n’arrive pas
, tranche Mme Poirier.
Selon elle, le réseau de la santé ne pourra pas se passer de ce genre de projet, surtout dans le contexte de pénurie de main-d'œuvre et de coupes budgétaires en santé.
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