L’Amérique et nous : L’hôtel des coeurs brisés et le mammouth
NEW YORK, New York - Deux hommes fument tranquillement côte à côte dans la petite cage d'escalier, en face de leur « résidence », offrant leur visage aux rayons d’un soleil matinal. Résidence. Ça fait plus chic. Mais, on s’entend, en réalité, c’est un refuge pour itinérants, la « résidence des vétérans » de la rue Borden.
L’endroit est situé dans un quartier industriel de Long Island, en bordure d’une voie ferrée, sous une autoroute, boulevard de l'intranquillité. Plus de 200 itinérants qui ont servi dans l’armée ou la marine américaine y ont chacun une chambrette offrant un confort minimum, un lit et une commode. Ils sont nourris trois fois par jour.
Ces deux-là qui fument au soleil ont l’air de grands amis, assis, comme ça, côte à côte au soleil. Je demande à Joaquin Dawes, le plus vieux des deux, comment s’appelle son ami. L’homme de 70 ans éclate de rire. Je n’en ai aucune idée!
Il se tourne vers son compagnon et lui demande son nom. James Malone!
répond l’autre en expulsant la fumée de son joint, pareillement hilare.
Ils rient parce que leurs noms semblent n’être qu’un détail. Du superflu. Comme s’ils se connaissaient bien, sans se connaître, et n'avaient pas besoin de ce type de codes pour se parler.
On est tous abîmés, il y a une concentration de la même souffrance ici
, résume Joaquin Dawes. Il se tourne vers James, la jeune cinquantaine, et affirme, tout simplement : Toi, par exemple, tu es abîmé psychologiquement et physiquement.
James complète ce qui semble l’évidence : Ben oui! Et spirituellement, abîmé aussi.

Joaquin Dawes et James Malone rient en fumant un joint devant la «résidence des vétérans», qui est en réalité plus apparentée à un refuge pour itinérants.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
On pourrait penser que c’est la guerre, la vie militaire, qui a abîmé ces hommes. C’est souvent vrai, mais il y a souvent, aussi, tout ce qui vient avant.
On y va tous pour une raison. Personne ne joint l’armée pour le plaisir. Moi, j’en arrachais. J'ai grandi dans le South Bronx, pas loin d’ici. C’était une véritable zone de guerre quand j’étais jeune. Drogue. Violence. Mon père était un vétéran. Il buvait, il nous frappait. J’ai voulu me sauver de ça dans l’armée. Mais mon séjour dans les forces n’a pas duré longtemps. Deux ans, peut-être. J’ai été posté en Allemagne. J’étais saoul la plupart du temps. Un soir, je me suis battu dans une taverne et ç'a été… fini. Je me suis ramassé dans la rue, je me suis shooté, j’ai dormi dans des édifices abandonnés, j’ai failli mourir de froid. Maintenant, j’habite ici
, raconte le vétéran en ponctuant son récit de mots-clés qui semblent tout droit sortis d’un manuel de thérapie pour militaire.
« Same shit, man. » James hoche la tête. Même merde
, raconte-t-il à son tour. Un père militaire. Une famille aux revenus modestes. Après une rupture, dans la jeune vingtaine, sans perspective et sans argent, il s’est dit : et si je me joignais à l’armée? En service, il s’est mis à boire. L’armée américaine recrute et attire des jeunes gens à qui la vie n'offre pas tant d’avenues ni de promesses. Ils voient dans cette institution une option simple qui leur permettra de gagner un salaire correct et de bénéficier de soins de santé payés, etc.
Selon le US Bureau of Labor Statistics, on dénombrait, aux États-Unis, en 2024, 17,6 millions de vétérans, soit 7 % de la population adulte du pays. Mais voici le nombre qui frappe, la statistique lugubre : selon le département américain des Anciens Combattants, 18 vétérans se suicident chaque jour aux États-Unis. Pas moins de 6570 vies perdues par année au désespoir.

Adam Catrini se tient à proximité du refuge pour vétérans à Long Island, dans l'État de New York.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Moi, j’y pense souvent à me tuer
, me dit sans emphase Adam Catrini, devant un café dans un Bagel Shop non loin de la résidence. Je vais t'expliquer comment ça se passe. Le gars, il revient à la vie civile, mais il ne revient pas vraiment dans sa tête. Un bon soir, il n’en peut plus de sa souffrance. Il prend son arme dans un tiroir et se tire une balle. Il ne se manque pas.
Ce que me raconte Adam se vérifie dans les statistiques officielles. Les trois quarts (75 %) des vétérans qui se suicident le font par arme à feu.
Adam Catrini est aussi entré dans l’armée parce qu’il en arrachait dans la vie. Ma blonde attendait un bébé. On louait des meubles et on n'arrivait pas à payer les mensualités. Bref, je me suis enrôlé. Je suis parti en Irak. J’ai été blessé. J’ai une pension de l’armée calculée selon mon handicap physique et j’ai un autre montant pour mon syndrome de choc post-traumatique.
Il n’est pas une exception. Un militaire sur trois ayant servi en Irak souffre d’un syndrome post-traumatique. Je ne peux pas travailler.
Quand il est revenu d’Irak, sa blonde était partie avec un autre, et la vie d’Adam a déraillé. Si je ne dormais pas ici, je dormirais dans la rue; c’est l’hôtel des cœurs brisés.
Toujours selon le département américain des Anciens Combattants (DVA), en janvier 2024, on comptait 32 882 vétérans sans abri aux États-Unis. Là-dessus, 13 851 ne sont pas logés dans des refuges. Pourquoi? C’est simple à comprendre, me dit Adam. Tout est compliqué au DVA. Il y a tellement de paperasse à remplir que les plus poqués sont incapables d’obtenir des services.
Adam Catrini n’a jamais vu Les 12 travaux d’Astérix, mais il me décrit les méandres de ce département comme les couloirs d’un mammouth bureaucratique : une maison des fous. Il rit quand je lui explique le célèbre gag du laissez-passer A-38 dans le film de Goscinny et Uderzo, sorti en 1976, qui illustre toujours avec brio le caractère aliénant des grosses machines.

Rencontré à proximité d'un centre d'hébergement pour vétérans de Long Island, Anthony Vasquez a plusieurs tatouages qui expriment ses états d'âme.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Début mars, l’administration Trump a annoncé d’importantes réductions d’effectifs à venir dans cette énorme machine. Notre objectif est de ramener les effectifs du département des Anciens Combattants à leur niveau de fin 2019, soit environ 398 000 employés, contre environ 470 000 à l'heure actuelle
, expliquait Doug Collins, nouveau secrétaire aux Anciens Combattants, dans une vidéo publiée sur X, le 5 mars dernier.
En plus des coupes conséquentes dans le personnel, M. Collins expliquait dans sa vidéo que l'ensemble des contrats à des entreprises de natures diverses donnés par le département faisaient l’objet d’un examen. Et que, déjà, quelque 600 ententes de service, jugées non essentielles, avaient été rompues.
Doug Collins terminait ainsi son allocution : « The federal government does not exist to employ people. It exists to serve people », ce que nous pourrions traduire par : Le rôle du gouvernement fédéral n’est pas d’employer des gens, mais de servir les gens.
Devant son café, Adam Catrini ne s’émeut pas trop du sort des fonctionnaires qui vont perdre leur emploi et du fait qu’on mette le mammouth au régime. Surtout qu’il ne craint pas que ses prestations soient affectées. Je ne crois pas que Trump, aussi fou soit-il, oserait toucher aux services et aux indemnités des militaires. Ça, ça ne passerait pas.
James et Joaquin pensent essentiellement la même chose. Réduire la bureaucratie, pas de problème. Trump a besoin de l’armée plus que jamais, souligne James, pour la frontière et tout.
Et tout? Well, you know! ("Tu sais…")
, s’est-il contenté de répondre.

Anthony Vasquez passe le temps en nourrissant les pigeons près d'un centre d'hébergement pour vétérans de Long Island, dans l'État de New York.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
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