Deux ans après la mort de la policière Maureen Breau, qu’est-ce qui a changé?
Il y a deux ans, le 27 mars 2023, la policière Maureen Breau entrait dans un appartement de Louiseville sans connaître le danger qui l’attendait. Les policiers avaient été appelés parce qu’un individu proférait des menaces. Alors qu’ils étaient en train de l'arrêter, il a poignardé mortellement la sergente.
Aucun des policiers impliqués dans l’intervention n’était au courant que le suspect avait un lourd passé de problèmes psychiatriques et de violence.
La mort de la femme de 42 ans a bouleversé tous les policiers de la province. Des photos de Maureen, il y en a dans toutes les unités de la Sûreté du Québec
, illustre le président de l’Association des policières et policiers provinciaux du Québec (APPQ), Dominic Roberge.

La sergente de la Sûreté du Québec (SQ) Maureen Breau est décédée en service à l'âge de 42 ans.
Photo : Gracieuseté de la Sûreté du Québec
Les policiers de Louiseville se réuniront jeudi soir pour rendre hommage à leur collègue morte en service. On garde toujours Maureen en mémoire. Chacun a sur son bureau ou sur sa case, une photo, un rappel de Maureen
, souligne Alexandre St-Cyr, directeur Mauricie-Centre-du-Québec à l’APPQ. Il est lui-même basé au poste de Louiseville. Les policiers vivront ce moment en petite famille
. Les liens entre eux se sont resserrés depuis le drame.
Quels changements sur le terrain?
Le gouvernement a été forcé de déclencher une enquête publique en raison de la pression du milieu policier, soutenu par une pétition de plus de 23 000 noms.

De nombreux policiers étaient présents pour rendre un dernier hommage à Maureen Breau. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Les engagements de faire mieux se sont multipliés : rapport d’enquête publique, rapport de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail (CNESST), projet de loi du gouvernement, engagements de la Sûreté du Québec... deux ans plus tard, nous avons voulu savoir si des changements concrets s’opèrent sur le terrain.

De passage à Nicolet pour honorer la mémoire de Maureen Breau, le premier ministre François Legault a annoncé qu'il était prêt à déposer un projet de loi pour assurer la sécurité des policiers. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Olivier Croteau
Il y a eu beaucoup de discours à la suite de ses funérailles, les attentes sont élevées. Il y a des gens qui avaient de bonnes intentions qui ont verbalisé ces choses-là, maintenant on attend des résultats
, lance Dominic Roberge de l'APPQ. Il reconnaît que certains changements de philosophie s’opèrent, mais que les effets tardent à se voir dans le quotidien des policiers.

Funérailles de la sergente Maureen Breau, policière de la Sûreté du Québec, le 13 avril 2023. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Moi j’ai eu à faire une tournée provinciale au cours des derniers mois et les gens me disent "Dominic, il n’y a rien qui a changé pour nous autres. On n’a pas de suivi, de nouvel outil par rapport à ce qui se passe". Les gens ne savent pas qu’un comité de 67 personnes travaille sur l’avancement des travaux
, rapporte-t-il.
Certains changements sont insuffisants à son avis. Il donne l’exemple de l’ajout d’un travailleur social pour épauler les policiers de Louiseville dans leurs interventions avec des gens qui sont en crise. On n’aura pas nécessairement d’assistance si ça se passe en dehors des heures ouvrables, les heures de bureau. Par la suite, on va aller voir le citoyen, on va lui dire : "monsieur madame, maintenant que ça va un petit peu mieux, acceptez-vous de signer mon formulaire de consentement pour que je puisse donner vos coordonnées à notre travailleuse sociale et qu’elle vous contacte le prochain jour ouvrable". En termes de crise, c’est très limité comme efficacité
, déplore Dominic Roberge.
Ça amène du cynisme. Les gens attendent des réponses et les réponses qu’ils ont ne sont pas satisfaisantes. Il y a des attentes qui sont élevées.
Davantage de pouvoirs pour aider
L’homme qui a attaqué Maureen Breau, Isaac Brouillard-Lessard a été reconnu cinq fois non criminellement responsable de gestes violents en raison de troubles mentaux. Il souffrait de maladie psychotique, il avait arrêté sa médication, il consommait de la drogue et il était complètement désorganisé depuis des mois. Sa mère a cogné à de nombreuses portes dans l'espoir d’obtenir de l’aide du système pour son fils. Elle espérait que quelqu’un voit à quel point il était malade et qu’il se fasse traiter. Mais elle croit que le système l’a laissée tomber.

Les policiers ignoraient que l'homme qui proférait des menaces dans un immeuble de Louiseville avait un passé de violence. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Luc Lavigne
Le président de l'APPQ espère que dans sa réforme de la Loi sur la protection des personnes dont l'état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui, le gouvernement donnera aux policiers les outils nécessaires pour mieux intervenir dans des cas de santé mentale. Il souhaite que le gouvernement autorise les policiers à hospitaliser des personnes contre leur gré. On désire que les policiers et policières aient des outils pour agir en amont. Pas attendre la crise, pas attendre le drame
, explique-t-il. Pour le moment, les policiers ne peuvent intervenir que lorsqu’une personne pose un danger grave et imminent.
La psychiatre légiste Marie-Frédérique Allard pense elle aussi qu’il faut être en mesure d’intervenir même si une personne refuse. On considère que ce niveau-là doit être abaissé, que ce soit une dangerosité. Ce qui pourrait éviter plusieurs drames parce qu’on pourrait agir plus rapidement.

La psychiatre légiste Marie-Frédérique Allard a été appelée à évaluer et à se prononcer sur l'état mental de nombreux accusés tristement célèbres comme Alexandre Bissonnette, Richard Henry Bain, Alain Piché, Luka Rocco Magnotta, entre autres. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada
La mort de Maureen Breau est un douloureux rappel du rôle crucial de chaque intervenant qui côtoie une personne en crise. C’est clair que sur le terrain, à chaque fois qu’on prend une garde et qu’on évalue une personne, on veut vraiment faire notre travail, parce qu’on ne veut jamais vivre ça
, résume-t-elle.
À l’organisme Point de rue de Trois-Rivières, qui vient en aide à des personnes en situation d'exclusion sociale, on fait face à la violence chaque semaine. Le directeur Philippe Malchelosse souhaiterait lui aussi qu’il soit possible de traiter une personne contre son gré.
Donc, s'il y a quelqu'un qui vient chez nous, qui me dit "un jour je vais tuer quelqu'un", ce n'est pas suffisant pour contrainte sa liberté et qu'il ait accès à des soins, des services et même une évaluation, même si on juge que son niveau de dangerosité est très élevé
, illustre-t-il.
Devant ces constats, nous avons demandé au président de l’APPQ si le Québec a échoué à mieux protéger les policiers et les personnes en crise.
Dominic Roberge hésite un instant avant de répondre. J’ai du mal à dire ça. Je ne veux pas le prononcer. Je pense qu'il y a encore un processus qui est en cours, on va se laisser encore un peu de temps, mais le temps presse et les attentes sont élevées
.
Avec les informations de Charles-Antoine Boulanger
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